Coincidences

Coincidences

Dans ce monde, quelque chose cloche… – Coïncidences
Nous étions à la fin du mois d'août. Anne-Apolline Devenech se trouvait dans son appartement, un coquet studio situé au dernier étage d'un splendide immeuble parisien. Elle était au téléphone. L'horloge qui se situait dans un coin de la pièce principale avait sonné les deux coups de quatorze heures depuis plusieurs minutes.
« Je suis un peu anxieuse, dit-elle à la personne avec qui elle était en communication. Je dois donner mon premier cours dans moins de cinq jours, et j'ai pratiquement aucune expérience dans ce domaine. Qu'est-ce que tu ferais si tu étais à ma place, Félicien ? »
Anne-Apolline avait bien des raisons d'être sur les chardons ardents. D'une part, elle devait entamer sa carrière d'enseignante en philosophie au lycée Belgrand dans mois d'une semaine et elle avait peur de ne pas être à la hauteur : l'idée qu'elle serait seule pour maîtriser une trentaine d'élèves la hantait chaque jour davantage. Elle avait pourtant déjà effectué des stages, mais à chaque fois qu'elle se retrouvait face aux élèves, quelqu'un était toujours avec elle pour jouer le rôle du policier, veillant à ce que la salle de classe ne se transformât pas en un souk. D'autre part, la solitude la faisait souffrir. Bien qu'Anne-Apolline eût toujours tendance à nier ceci, le vide auquel elle était confrontée avait incontestablement des répercutions sur son moral dans la mesure où elle était fréquemment amenée à se souvenir de son douloureux passé. Elle repensait à sa mère qu'elle n'avait jamais connue, à son père qui l'avait élevée seul, non sans difficultés, et qui avait permis à Anne-Apolline la jeune femme ravissante de vingt-trois ans qu'elle était ce jour-là. Mais ce n'était pas un vide affectif que ressentait Anne-Apolline. En effet, deux mois auparavant, elle avait rencontré un dénommé Félicien dont elle était très vite tombée amoureuse. Mais Félicien était un militaire, et il avait du partir en mission pour le Moyen-Orient dans la semaine qui avait suivi leur rencontre. Même si Félicien avait promis à Anne-Apolline de l'appeler aussi souvent que possible, ce genre de relation ne lui convenait guère. Elle aurait préféré pouvoir construire quelque chose de concret avec lui.
« Surtout, lui dit-il, il faut que tu gardes ton calme… Si les élèves te trouvent décontractée, cela se passera bien.
_ Hier, tu m'avais dit que tu avais quelque chose d'important à me dire…
_En fait, Anne-Apolline, je pense que la distance entre toi et moi qui est imposée par mon travail n'a fait qu'alourdir le poids des sentiments que je porte à ton égard. Pour tout te dire, je désirerai même… »
Félicien n'eut pas le temps de terminer sa phrase. En effet, une rupture eut lieu au niveau de la liaison satellite. Anne-Apolline ne comprit pas immédiatement ce qu'il s'était passé. Elle écoutait désespérément le « blanc » retransmit par le central téléphonique, espérant entendre à nouveau la voix de Félicien. Après avoir attendu plusieurs minutes, le combiné agglutiné à son oreille, elle décida de raccrocher le téléphone. A peine eut-elle le temps de reposer le combiné que le téléphone sonna. Pensant que c'était Félicien qui la rappelait, elle décrocha le téléphone immédiatement. Anne-Apolline était probablement impatiente de savoir ce que Félicien désirait.
« Félicien ! Nous avons été coupés…
_Commissaire Vaurens à l'appareil… »
Ce n'était pas Félicien. A ce moment-là, Anne-Apolline se demanda sûrement pourquoi un commissaire de police l'appelait. Son père était commissaire, certes, mais il n'y avait en apparence aucune raison expliquant pourquoi ce dénommé Vaurens dérangeait Anne-Apolline.
« Vous êtes bien la fille du commissaire Devenech ?
_Oui, je suis bien sa fille.
_Je vous appelle parce que j'ai une mauvaise nouvelle à vous annoncer : votre père a été assassiné. »
Pendant un instant, Anne-Apolline fut hors d'elle. Elle reprit toutefois un court moment ses esprits avant d 'éclater en sanglots.
« Vous dites que mon p…
_Oui, il a été assassiné chez lui. Mais les circonstances de sa mort sont assez difficiles à expliquer au téléphone. Il serait plus simple que vous veniez me rejoindre au commissariat… »
A six cents kilomètres de Paris, à Lyon, Aurélien Astruc logeait dans une chambre située dans une résidence universitaire, elle-même située au plein milieu des bois. Il s'apprêtait à entamer sa dernière année en tant qu'élève de l'école nationale des travaux publics d'état. A ce moment-là, Aurélien était au téléphone.
« Marion, tu sais très bien que la relation que nous entretenons ensemble à pris depuis quelques semaines un tournant nouveau. Il va falloir savoir si on veut bâtir ensemble un projet de vie se construisant sur la durée, ou si, au contraire, on se contente de vivre des « brèves de comptoirs »… »
« Brèves de comptoirs », un terme très évocateur pour Aurélien. Cette expression que le commun des mortels emploie pour désigner la conversation inconsistante qu'entretiennent deux individus lorsqu'ils se rencontrent au comptoir d'un bistrot avait pour lui une toute autre signification. En utilisant l'expression « brèves de comptoirs », Aurélien ne voulait donc pas faire référence aux aventures de Madame La Pluie et de Monsieur Le Beau-Temps, mais désigner les relations hommes – femmes éphémères, et dénoncer de surcroît l'insignifiance de ce genre de relation.
« Des « brèves de comptoirs », c'est ainsi que tu définis notre relation. Toi qui me trouvais pourtant si différente des autres… En réalité, tu n'es qu'un menteur…
_Marion, ce n'est pas cela que je voulais te dire…
_De toute façon, c'est toujours comme ça avec toi… Ta relation sur le long terme, tu la construiras sans moi…
_Marion, Marion… »
Elle lui raccrocha au nez. Le téléphone sonna à nouveau. « Dring, dring. » Aurélien avait un vieux téléphone doté d'une sonnerie mécanique. A chaque sonnerie, le téléphone faisait vibrer le petit meuble sur lequel il reposait. « Dring, dring. » « Quelque chose m'échappe, se dit Aurélien. La semaine dernière, elle m'avait pourtant dit qu'elle aussi, elle ne voyait pas d'intérêt à vivre des « brèves de comptoirs ». Il y a un instant, elle me dit exactement le contraire. Et maintenant, elle me rappelle pour me dire qu'il faut que je fasse comme si je n'avais rien entendu. C'est trop de facilité de sa part. Je ne sais même pas si je vais décrocher le téléphone. Quoique, ce serait peut-être un peu trop cruel de ma part de lui infliger cela. Moi aussi, j'ai commis des erreurs… » « Dring, dring. »
Aurélien décida finalement de décrocher le téléphone avant que la onzième sonnerie ne fût totalement achevée.
« Allô! Aurélien. En fait, je tiens à m'excuser pour ce que je viens de te dire. Je comprends bien que tu désires que les choses aillent plus vite entre nous, mais j'ai besoin d'un peu de temps. Les choses sont moins simples qu'elles ne te paraissent, et il faut que notre relation repose sur de solides fondations si nous voulons qu'elle soit pérenne, tu devrais comprendre ça, toi qui me rappelle sans cesse qu'il faut voir les choses sur le long terme…
_ Si tu veux, tu pourras venir passer la soirée chez-moi…
_Mais il y a huit heures de routes pour venir à Rouen… Vous êtes bien Aurélien Dupont ?
_Non, je m'appelle Aurélien Astruc.
_Ici vous êtes chez Françoise Guérin. C'est une erreur alors… »
Marion l'avait bien quitté. Aurélien était dorénavant seul. Il écoutait désespérément la tonalité du téléphone. Dix minutes s'écoulèrent.
Soudain, il raccrocha le combiné.
« Depuis tout petit, je n'ai jamais été convaincu que le réel pouvait être autre chose qu'une simple illusion, pensa-t-il. Certaines coïncidences ne sont pas des coïncidences : l'aventure que j'ai vécue aujourd'hui constitue un nouvel élément me permettant d 'affirmer ceci. En vertu des situations étranges auxquelles j'ai été confrontées jusqu'à aujourd'hui, il me semble raisonnable de dire la chose suivante : dans ce monde, quelque chose cloche… »

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