Le Livre Noir…. encore un

Le Livre Noir…. encore un

Dans ce petit billet, je vais brièvement critiquer la critique d'une critique. C'est un exercice un peu futile, mais qui me permettra de soulever quelques problèmes intéressants, car plus généraux.
Une nième critique de la psychanalyse vient de sortir, sous le titre «Le livre noir de la psychanalyse».
Comme d'habitude, les détracteurs zélés accusent Freud, ses disciples et tous les courants subséquents, d'imposture et de mensonge. Comme d'habitude, on y lit que les théories psychanalytiques sont fausses et absurdes. Comme d'habitude, il y est dit que la cure psychanalytique n'a jamais guéri personne. Comme d'habitude récente en plein essor, on y répète que d'autres thérapies, efficaces celles-ci, sont validées (médicaments) ou en développement irréversible (TCC, Thérapies Comportementales et Cognitives).
Comme d'habitude, les critiques de cette critique ont fusé instantanément. Le quotidien Le Monde a carrément ouvert une tribune. Comme d'habitude, les critiques de cette critique arguent de toutes les affirmations inverses : Freud et ses disciples n'ont pas tant menti que ça, la théorie est bonne, la cure guérit et les nouvelles thérapies chimiques ou comportementales ne sont que de la poudre aux yeux. On est et on reste, depuis des décennies, dans le dialogue de sourds le plus anthologique.
Examinons ces quelques thèmes récurrents et ressassés depuis 100 ans (sauf le dernier).
1) FREUD ET SES DISCIPLES ONT MENTI
A – Ma critique de la critique
Que Freud et ses disciples aient menti est une affaire d'historien, mais aussi de psychologue : quelle est la frontière, en effet, entre l'auto-persuasion et le mensonge délibéré ? Si les historiens parvenaient un jour a établir ferment que des psychanalystes ont divulgué des informations fausses, encore faudrait-il prouver psychologiquement qu'ils n'y croyaient pas eux-mêmes, s'en étant au besoin persuadés. Chacun de nous arrange plus ou moins la réalité, ment un peu un jour ou l'autre, et même les meilleurs chercheurs ne sont pas épargnés par une tendance que nous expérimentons tous parfois. Comme la psychologie du mensonge n'existe plus dans la recherche, il est très difficile de savoir quoi que ce soit sur le sujet. Tout le monde y va de son opinion personnelle. Cette critique est donc hautement aléatoire, car très complexe à établir. A mon avis rien n'est encore prouvé en la matière : nous ne savons pas si Freud ou ses amis ont menti, ni surtout dans quelle proportion. Cette critique n'est pas recevable.
B – Ma critique des critiques de la critique
Arguer du contraire, de la parfaite sincérité des promoteurs de la psychanalyse est tout aussi absurde, pour les mêmes raisons. D'une part il faudrait avoir des études historiques indubitables, ce qui n'est pas tout à fait le cas, d'autre part il faudrait savoir ce qu'est un mensonge psychologiquement. Comme il n'existe plus, dans la recherche, de spécialité s'intéressant au mensonge par cas individuel (psychologie dynamique), la question ne peut être tranchée. Cette critique de la critique est donc hautement aléatoire, car très complexe à établir. A mon avis rien n'est encore prouvé en la matière : nous ne savons pas si Freud ou ses amis n'ont pas menti, ni surtout dans quelle proportion. Cette critique de la critique n'est pas recevable.
2) LES THéORIES PSYCHANALYTIQUES SONT FAUSSES
A – Ma critique de la critique
La seule façon de prouver la fausseté provisoire d'une théorie, c'est à dire d'une connaissance, est de la soumettre au test de la recherche internationale, dont l'essence est la critique par tous les spécialistes mondiaux du domaine. La preuve de fausseté d'une théorie est donnée quand la majorité des spécialistes la trouve fausse, ou parfois simplement moins performante que ses concurrentes, auquel cas elle est simplement douteuse. La psychanalyse est une théorie qui relève de la recherche en psychologie. Malheureusement, aucun courant psychanalytique n'a jamais cru bon de publier ses résultats dans la recherche en psychologie, pour soumettre ses hypothèses à des tests. La psychanalyse a été éditée sous forme d'articles internes aux communautés privées d'obédience psychanalytique, et sous forme de livres en librairie, à l'attention du grand public. écrits en une nuit d'inspiration ou après 40 ans d'études cliniques, aucun article interne d'une école privée ni aucun livre ne subit jamais de test de preuve. Il est donc absolument impossible que la psychanalyse soit fausse. Pour être fausse, elle devrait subir le test de publication au sein de la recherche internationale en psychologie, avec un résultat négatif. N'ayant pas été publiée dans la recherche, elle n'est pas fausse. Elle relève de la production littéraire, n'accédant nullement au statut d'erreur. Cette critique n'est pas recevable.
B – Ma critique des critiques de la critique
La seule façon de prouver la justesse provisoire d'une théorie, c'est à dire d'une connaissance, est de la soumettre au test de la recherche internationale, dont l'essence est la critique par tous les spécialistes mondiaux du domaine. La preuve provisoire d'une théorie est donnée quand la majorité des spécialistes la trouvent meilleure que ses concurrentes. étant donné, comme il est dit ci-dessus, que la psychanalyse n'a jamais été pratiquée dans la recherche, mais diffusée de façon interne dans des communautés privées et par des livres au grand public, il est absolument impossible que la psychanalyse soit vraie. Cette critique de la critique n'est pas recevable.
3) LA CURE PSYCHANALYTIQUE N'A JAMAIS GUéRI PERSONNE
A – Ma critique de la critique
Formulé ainsi, c'est évidemment faux. Les témoignages, depuis 100 ans, abondent dans le sens contraire. La plupart des thérapies, psychologiques ou physiologiques, pratiquées hors de toute validation par la recherche, ont des résultats positifs. Seulement voilà, privées d'une base de connaissance établie dans le savoir international, toutes différentes, incompatibles et concurrentes, ces thérapies ne soulagent chacune que la classe de patients qui leur sont adaptés, c'est à dire environ 30% de leur demande. Il est tout à fait faux de rejeter le pouvoir guérisseur des thérapies alternatives, qui obtiennent toutes un taux de satisfaction honorable. Avec des critiques aussi mal avisées, ces thérapies ne sont pas prêtes de rechercher une base de connaissance dans la recherche, elles peuvent être tranquilles. Cette critique est la plus mauvaise de toutes.
B – Ma critique des critiques de la critique
On ne peut pas dire non plus, bien évidemment, qu'une cure psychanalytique réussit forcément avec tous les patients. Cette thérapie est fondée sur des théories non prouvées, qui n'ont démontré ni leur fausseté ni leur exactitude, et qui sont donc, du point de vue du savoir, des hypothèses, pour ne pas dire des fables. La thérapie qui en résulte relève du coup de chance, et surtout de la confiance que vous avez en votre thérapeute. Elle marche souvent, mais il est faux qu'elle marche toujours, c'est comme au loto. Cette critique de la critique n'est pas recevable.
4) D'AUTRES THéRAPIES SONT VALIDéES (MéDICAMENTS) OU EN DéVELOPPEMENT (TCC)
A – Ma critique de la critique
Les thérapies validées considèrent un ensemble de symptômes, et s'y attaquent un par un séparément. Comme toutes les thérapies, validées ou non dans la recherche, elles obtiennent des résultats, tout n'est affaire que de proportions. Je trouve donc cette critique mitigée : elle est valable en ce sens que les thérapies nouvelles obtiennent des résultats, elle n'est pas valable si l'en on argue que les thérapies privées, de type psychanalytique par exemple, n'en obtiennent pas.
B – Ma critique des critiques de la critique
La thérapie psychanalytique est dérivée d'une théorie de psychologie dynamique : tous les courants psychanalytiques ont d'abord, avant d'avoir une thérapie, un modèle psychologique intuitif de l'homme sain et pathologique. Ces modèles, tous différents, proposent des lois de la volonté, de la connaissance, du sentiment, de la conduite. Les nouvelles thérapies n'ont pas de modèle du tout sur ce que le patient pense, veut ou craint, mais une liste de symptômes observables. La psychologie dynamique est tout simplement sortie de la recherche internationale, dans les années 30. Il s'ensuit qu'un psychiatre n'a pas suivi plus d'heures de psychologie qu'un musicologue ou un historien (une trentaine), et que de toute façon la psychologie elle-même ne dispose plus d'aucun savoir sur ce qu'est un sentiment, un désir ou une idée.
Le résultat est que les thérapeutes des nouvelles thérapies, si vantées par les détracteurs de la psychanalyse, n'ont pas la moindre idée de ce qu'est une peur, une joie ou une inquiétude : il ne l'ont pas appris à la fac, ni autre part dans la recherche, ça n'existe plus. Dans ce domaine, ils sont tout aussi qualifiés que votre plombier ou charcutier, et probablement beaucoup moins que votre meilleur(e) ami(e).
Il est donc fort judicieux, à mon sens, de s'étonner quelque peu que les personnels soignants de la psychothérapie institutionnelle (psychiatres et psychologues cliniciens diplômés d'état) n'aient pas la moindre lueur de débutant en psychologie dynamique des idées, des volontés et des sentiments.
– D'un point de vue empirique, il est certainement très profitable de pouvoir remédier à des symptômes si handicapants qu'ils vous poussent à consulter un médecin.
– D'un point de vue intellectuel, il est tout à fait regrettable qu'on ait renoncé à comprendre les causes des pathologies psychologiques qui produisent les symptômes, ayant éliminé de la formation des psychiatres et psychologues toute psychologie dynamique, éradiquée de la recherche et de l'enseignement. Derniers survivants de l'extinction, mais forts fleurissants dans leur genre, seuls les courants privés s'y attèlent encore, de la bio-kinésiologie à la respiration holotropique en passant par la sophrologie, la PNL, j'en passe 695 autres, et donc la psychanalyse parmi eux, qui peut être chaleureusement flattée pour cette très louable intention entre toute, de proposer des idées sur le psychisme humain.
– D'un point de vue politique, il est tout aussi ridicule que désastreux que la psychologie dynamique ait été abandonnée aux communautés privées, psychanalytiques mais aussi toutes les autres, alors même que de nombreux débats s'illustrent sans cesse à l'Assemblée Nationale et dans les médias par leur caractère insoluble, faute de savoirs en psychologie, qu'on commençait à posséder dans les années 20, et oubliés – reniés ? – depuis.
Même si elle l'est sur des critères quelque peu infondés, cette dernière critique de la critique me semble donc plus qu'extrêmement judicieuse, urgentissime !

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