Petite clinique janetienne 1

Petite clinique janetienne 1

Un titre de la chronique « Psychodynamique pour tous ».
Imaginez que vous connaissez quelqu’un depuis quelques heures. Un nouveau collègue, ami d’ami, commerçant du marché, bref, toute personne avec qui vous avez eu l’occasion, pour la première fois récemment, de parler quelques minutes. Ça arrive, hein ?
Imaginez maintenant que c’est quelqu’un de très bavard, qui vous raconte sa vie abondamment, et que vous pouvez pas en placer une, sauf tellement exceptionnellement que vous vous en souvenez encore 3 jours plus tard, genre « tiens j’ai quand même réussi à intercaler la grippe de mon fils, entre le mariage de sa fille et son service militaire il y a 25 ans ». Ça vous réveillerait presque la nuit tant c’est surnaturel. Heureusement, vous ne trouvez pas inintéressant ce qu’il vous raconte. Là-dessus, vous commencez à vous faire une idée de sa personnalité, de ses goûts, de son quotidien, de son passé peut-être.
Et là, un beau matin au marché (ou au boulot, ou…), il vous lance pour la première fois une question personnelle ! Sous le choc de l’inattendu, vous bredouillez une mauvaise impro mal maîtrisée et paf ! vous n’aviez pas fini votre phrase qu’il vient d’enchaîner sur la météo à Tombouctou, où il a un vieux copain d’école.
Rentré chez vous, vous repassez le film… mais… mais… « bon sang, il m’a demandé si j’avais des enfants… ». La seule et unique chose que vous lui ayez jamais dite sur vous, en inspirant profondément avant qu’il n’enchaîne sur son dernier achat de lecteur DVD, c’était la grippe du petit… c’était bien le vôtre pourtant, a priori vous aviez été clair là-dessus, vous ne parliez pas du fils de la voisine… enfin vous croyez. C’est pas grave, on sera plus clair la prochaine fois.
La prochaine fois arrive, ou celle d’après peu importe. De toute façon, vous n’avez pas réussi à bafouiller quoi que ce soit de nouveau, entre son tiercé gagnant du mois de mars et ses vacances au Club Méditation. Au moins avec lui, on ne s’ennuie pas. Et ce jour là, coup de théâtre ! Il aborde ses exploits au lancer de yaourt… tout en ajoutant bien vite « allez, je ne vous embête plus avec le lancer de yaourt » et la-dessus, hop ! vous n’avez pas eu le temps d’inspirer pour sortir un traître mot qu’il a déjà enchaîné sur les migraines chroniques de sa belle-soeur.
Là, en fait, il vous point pour la première fois comme une légère insatisfaction. Car il se trouve que le lancer de yaourt est votre passion depuis 7 ans, que vous ne vous y débrouillez pas mal, que vous en connaissez un rayon, que vous êtes actif au club. Comment a-t-il pu évacuer le sujet d’un « je ne vous embête plus » ?? Qu’en sait-il si ça vous embête ? Vous vous dites que vous n’avez pas tout suivi.
La fois d’après, il attaque directement sur son dîner récent avec un sculpteur de cucurbitacées. Cool ! Ça fait des années que vous rêvez d’en rencontrer un, vous avez lu plusieurs ouvrages universitaires sur le sujet, mais c’est sûr il vous resterait encore 500 questions à lui poser ! Il vous l’avait d’ailleurs annoncé une semaine avant et ce jour là, vous aviez juste pu placer, victorieusement, que vous n’étiez pas indifférent à cette haute pratique artistique. Il vous décrit quelques procédés sur courgette que vous connaissez par coeur, mais bon, il est pas sensé le savoir, puis ajoute, avant de passer immédiatement à la finale Maizy-la-Henne / Crougnol-sur-Escagasse : « vous vous seriez ennuyé à ce dîner… ça peut pas intéresser grand monde, la sculpture des courges ! ».
Ah ça, « nom d’une carotte !! » vous dites-vous cette fois en vous-même assez discrètement cependant. Et de continuer, toujours intérieurement « je lui avais dit la semaine dernière que ça m’intéressait, la sculpture sur courgettes !! » – et d’une – « comment peut-il supposer que je me serais ennuyé alors que tout ce qu’il sait de moi, s’il s’en souvient, c’est que mon fils a eu la grippe ? » – et de deux.
Là en fait, un doute s’installe. Au lieu de le rencontrer dans la joie naïve d’anticiper une discussion sympa, vous devenez méfiant…(ne serait-ce que par curiosité) et en effet, le verdict ne tarde pas à tomber : votre interlocuteur vous *invente*. Il vous attribue des goûts, des expériences…Il ne vous pose pratiquement aucune question personnelle, ou alors ne retient pas votre réponse, la comprend de travers. On dirait qu’il vous parle à vous, mais il s’adresse en fait à une personnalité construite par lui-même au fur et à mesure, qui n’a rien à voir avec la vôtre. Cette conduite est bien sûr très différente de l’indifférence, où votre interlocuteur ne manifeste aucun intérêt pour vous, sous aucun aspect. Ici au contraire, il donne tous les signes d’un intérêt, souvent même de la forme d’une sympathie pour vous : il discute vos goûts, encourage vos efforts, commente vos décisions, mais ces goûts, efforts ou décisions, il les a inventés de toute pièce sans la moindre de vos confidences !
Et bien ces conduites très surprenantes existent chez des gens apparemment tout à fait normaux. Alors je propose de les appeler des conduites « énactives », par analogie avec le mot « énaction » créé par U. Maturana et popularisé par F. Varela dans les années 80. L’énaction est un fonctionnement cognitif rompant avec le modèle actuellement en vigueur, celui du courant très populaire des « sciences cognitives ». Pour les sciences cognitives, le cerveau traite des entrées (sensorielles ou mentales) et produit des sorties (mentales ou gestuelles). Comme l’ordinateur muni d’un clavier, il est en prise directe sur tout stimulus provenant de l’extérieur. Pour Maturana et son école en revanche, le cerveau fonctionne en boucle : son activité naturelle n’est que très légèrement perturbée par un événement externe, de sorte que la réalité extérieure représente une fraction négligeable de l’activité du cerveau. Belle analogie, n’est-ce pas ? (renouons, en psychologie, avec la bonne vieille tradition des analogies neurologiques !! Ça nous changera de la pauvreté des métaphores informatiques).
Or, comme l’a statué Pierre Janet au début du 20è siècle, toute conduite est sociale : les gens se comportent différemment, souvent sans s’en rendre compte eux-mêmes, avec des gens différents. Ils vont même parfois jusqu’à développer de réelles personnalités multiples (ce qui invalide, sur des bases psychologiques, le principe déjà caduque moralement de juger autrui autrement que sur ses conduites). Alors mettons en pratique ces résultats pour approfondir notre connaissance de ces très intéressants phénomènes d’énactivité :
Exercice d’application
à votre prochain énactif (oui je sais ça court pas les rues…), c’est-à-dire quelqu’un qui se comporte *avec vous* de façon énactive… gardez-le très précieusement sous la main et observez-le interagir avec autrui, discrètement. La question est de savoir s’il est pareil avec les autres gens… la difficulté expérimentale est qu’il vous faut connaître son deuxième interlocuteur, pour apprécier s’il l’invente aussi ou pas. La prédiction du modèle est que l’énactivité est sélective : il y aura des gens avec qui elle disparaîtra… mais lesquels ? Question subsidiaire pour les prix Nobel qui s’ignorent : existe-t-il des énactifs non bavards (prédiction de la théorie : oui) ?? Notez bien vos résultats, et surtout… donnez-les moi ! à vos cahiers !!

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