Petite psycho – L'amour (2)

Petite psycho – L'amour (2)

Dans « Petite psycho – L'amour (1) » nous avons étudié quelques phénomènes psychologiques qui accompagnent les premiers moments de la rencontre amicale ou amoureuse, que nous avons résumé d'une expression bien connue, « le coup de foudre ». Ici, nous allons nous intéresser à certains phénomènes psychologiques qui se présentent entre la rencontre et la relation, du point de vue de la proportion entre action et pensées. Pour terminer le triptyque, nous verrons dans « Petite psycho – 2 L'amour (c) » quel rôle la volonté joue, ou bien plus souvent, passe pour jouer, dans la progression de l'intermède entre la rencontre et la relation.
LA SUITE DE LA RENCONTRE COMME ACTION
On a vu qu'un individu qui nous plaît est un individu qui nous donne de la joie. Examinons ce que signifie, généralement, de recevoir de la joie. Les objets, les situations et les gens qui nous donnent de la joie sont des objets, des situations et des gens que nous avons plaisir à voir, à rencontrer.
Il se peut que nous ne fassions rien pour, concrètement. On peut apprécier un copain, être heureux de le croiser dans la rue ou le rencontrer à une soirée, mais ne jamais l'appeler pour lui fixer un rendez-vous, alors même qu'on sait que ça nous ferait plaisir de le voir. On peut adorer les balades en forêt, sans jamais passer à l'acte réel d'en organiser une, n'en profitant avec joie que lorsqu'un ami nous invite à la sienne.
Il se peut aussi qu'on agisse activement. Il y a quelques amis qu'on se donne la peine d'appeler et d'inviter, pour avoir la joie de les revoir. Il y a des activités plaisantes que nous prenons l'initiative de pratiquer concrètement, comme aller au cinéma, ou lire un livre.
Les idées de plaisir qui ne s'accompagnent pas d'actes concrets, comme les idées de plaisir qui s'accompagnent d'actes réels sont la manifestation d'un unique phénomène psychologique : la tendance au rapprochement. Eprouver de la joie pour un objet de plaisir, individu, chose ou situation, s'explique par la recharge de la tendance au rapprochement vis à vis de l'objet de plaisir.
Il faut donc maintenant apporter un complément à ce que nous avons vu sur la rencontre. Nous avons vu que la rencontre amicale ou amoureuse rechargeait nos tendances fortes, puis faibles. Mais il y a encore un autre phénomène très important qui n'avait pas encore été précisé : la rencontre amicale ou amoureuse recharge aussi en nous une tendance qui lui est propre, la tendance au rapprochement, et qui se traduit immédiatement par le début, en nous, de l'action du rapprochement physique par mouvement des membres et du corps.
Comment s'explique donc dans ce modèle, que nous n'agissons pas toujours des membres et du corps pour nous rapprocher concrètement de ceux qu'on aime, et quels sont les phénomènes psychologiques associés à ces actes bloqués ou inversement, concrètement réalisés ? Voilà exactement l'objet de cet article.
La rencontre de Robin donne soudainement beaucoup de joie (de force) à Emma. Elle se met alors à l'appeler au téléphone et à lui proposer des sorties. La rencontre de Léa donne soudainement beaucoup de joie (de force) à Jérémy. Mais il ne lui dit pas, ne le lui montre pas et ne l'invite jamais à déjeuner ou à sortir. Bien qu'ils ne se conduisent pas du tout pareil, Jérémy et Emma sont dans la même disposition psychologique : leur tendance au rapprochement est rechargée, et l'action du rapprochement a commencé en eux. Mais voilà, dans le cas d'Emma, l'action qui a commencé en elle déclenche des mouvements des membres tandis que dans le cas de Jérémy, l'action qui a commencé en lui ne déclenche aucun mouvement des membres.
Il peut sembler étonnant qu'une action commencée ne déclenche pas de mouvements des membres. C'est contre intuitif, certes, pourtant la psychologie l'a expliqué, il y a bien longtemps :
1) l'action des membres et la pensée (ou l'idée) ne sont qu'un seul et unique phénomène psychologique, le produit de la recharge de la tendance (ici, au rapprochement), qui se manifeste parfois comme action dans le monde physique, parfois comme « pensée intérieure ».
2) la tendance au rapprochement est une disposition à agir des membres. Si pour une raison ou une autre le mouvement des membres est difficile ou entravé, la force de la tendance sera dérivée vers une manifestation en forme de pensée intérieure, laquelle va se développer (ceci porte le nom de « loi de la dérivation »).
Ces petites règles permettent déjà d'expliquer plusieurs situations courantes, en particulier la part de pensée intérieure que génèrent les situations d'action. Résumons trois contextes très schématiques, les situations réelles étant bien entendu plus complexes et variées, et souvent une combinaison simultanée ou successive de ces trois cas.
1) L'action est rapide
Emma rencontre Robin mardi. De ce jour, elle ne cesse de l'appeler au téléphone et de lui proposer des sorties variées. Robin dit parfois oui parfois non, mais globalement ils se voient et se parlent quand même plus ou moins régulièrement. Vendredi ils ont rendez-vous au ciné.
Déterminons l'état psychologique d'Emma le vendredi juste avant qu'elle voit Robin.
Toutes ses actions ont été extrêmement rapprochées. Depuis 4 jours qu'elle a rencontré Robin, il est peu probable qu'elle ait eu le temps de devenir follement amoureuse, et même que Robin ait monopolisé une large part de ses pensées. Emma n'a littéralement pas eu le temps de « penser » à ce qui lui arrivait, elle a développé peu de pensée intérieure : c'est l'aspect action qui a utilisé toute la force de sa tendance, n'en laissant que peu aux pensées, il n'y a pratiquement pas de dérivation.
Il s'ensuit deux situations courantes. Si vendredi, en sortant du ciné, Robin déclare sa flamme à Emma, et qu'ils se mettent ensemble, la plupart des phénomènes psychologiques qui concernent cette relation vont donc commencer, chez Emma, une fois qu'elle a déjà débuté (en particulier un éventuel sentiment amoureux). Si par contre vendredi, en sortant du ciné, Robin fait la petite précision à Emma qu'il ne pense entre eux qu'à une amitié, cet échec très rapide n'aura pratiquement aucun effet psychologique sur Emma. Pour dire les choses de façon ordinaire, elle ne sera guère affectée par ce refus. Utiliser la force de sa tendance à produire des actions réelles des membres lui a évité la pensée. Dans le premier cas la pensée amoureuse, qui pourra éventuellement débuter au sein même de la relation engagée, dans le deuxième cas, la déprime, ce qui s'apparente donc à une forme de thérapie naturelle très efficace.
2) L'action est lente
Emma rencontre Robin début mai. Elle se met à l'appeler souvent au téléphone, et généralement le contact est plutôt sympathique. Elle l'invite aussi à déjeuner, et il accepte de temps en temps. Pendant tout le mois de mai ils se voient ainsi, plus ou moins régulièrement. En juin, elle propose aussi des sorties au ciné, aux expos, Robin parfois « n'a pas le temps », mais globalement accepte quand même quelques fois. Au final le contact est plutôt sympa, sans être extraordinaire. Nous voilà début juillet.
Déterminons l'état psychologique d'Emma début juillet.
Emma connaît deux états différents. Quand elle est en présence de Robin au ciné, au resto ou dans toute autre occasion à deux, elle se sent très bien et légère, elle oublie tout. Mais dès que Robin n'est plus là avec elle, elle a beaucoup de pensée intérieure. Elle pense à Robin, et elle y pense de plus en plus. Tout lui rappelle Robin, les endroits, les objets, les discussions, les gens. Parfois les pensées intérieures d'Emma sont gaies, parfois elles sont pessimistes. Dans les deux cas, elles commencent à être réellement envahissantes. Elle devient étourdie, rêveuse, tête en l'air. Ses amis la plaisantent « toi, tu es amoureuse ! ». Et oui, son esprit est rempli de pensée intérieure (notons qu'il y a bien d'autres pensées intérieures qui peuvent rendre rêveur, ce que les amis même les mieux intentionnés négligent trop souvent). Comment s'explique l'oscillation entre ces deux états ? La tendance au rapprochement d'Emma pour Robin est soulagée par les mouvements du corps et des membres, y compris la parole, qu'elle effectue naturellement dès qu'elle se trouve en sa présence. Le moindre geste envers ou avec lui, la moindre parole, utilise la force de sa tendance au rapprochement : en ces moments il n'y a plus de dérivation, son esprit se vide de pensées, elle se sent légère et gaie. Dès que Robin n'est plus en sa présence, l'action des membres devient impossible du fait de l'éloignement, et toute la force de sa tendance au rapprochement se dérive en pensée intérieure envahissante.
Les pensées envahissantes qui nous rendent rêveur et distrait sont, en psychologie dynamique, ce qu'on appelait des obsessions (l'acception actuelle est moins précise et plus étroite). Les obsessions, au sens de la psychologie dynamique, peuvent être gaies, tristes ou sans aucun sentiment. Dans le cas d'Emma, l'entrave que subit son action de rapprochement lui fait une obsession pour Robin, qui est plus ou moins gaie ou triste selon un ensemble de facteurs intimes et externes. Cette obsession s'accompagne très vraisemblablement d'un sentiment amoureux (la question du sentiment amoureux est, paradoxalement, assez disjointe de celle des idées amoureuses).
3) L'action est inexistante
Jérémy a rencontré Léa fin novembre, quand elle a été embauchée dans le bureau d'à côté. Quelque semaines plus tard, il se surprend à penser à elle de temps en temps. Cette disposition s'amplifie, un mois et demi plus tard il pense à elle fréquemment, et de plus en plus. En février, il s'avoue plus ou moins à lui-même qu'il la désire, qu'il a envie d'elle, qu'il la trouve la plus belle, charmante et intéressante de la planète. Début avril, il devient gêné de devoir entrer dans son bureau, il fait des efforts pour bien s'habiller, il cherche à lui rendre service. Pour lui, pas question de sauter sur Léa, il la respecte. En mai, il acquiert la certitude qu'il faut prendre son temps, dans ces matières complexes, et d'ailleurs « les femmes sont incompréhensibles ». En juin, il se demande s'il ne va pas tenter un soir de lui proposer de la raccompagner au train en voiture.
Déterminons l'état psychologique de Jérémy en juillet.
Ça fait plus de 7 mois qu'il a rencontré Léa, et plus de 4 mois qu'il a envie d'elle. Depuis le début, il n'a pas eu la moindre petite action des membres envers elle, même en paroles. Mieux même, il a activement cherché à ne rien laisser transparaître, et donner l'image du naturel. A l'intérieur, il est complètement envahi de pensées obsédantes pour Léa. Il pense à elle tout le temps, et depuis plusieurs mois ne parle plus que de ça à ses deux amis. Son seul mode de communication envers eux est devenu la confidence amoureuse, ce qui parfois les fatigue un peu (mais les amis sont là pour ça). Il leur explique dans les moindres détails comment avant-hier elle lui a dit bonjour, hier au revoir, et ce qu'elle a porté comme chemisier le jour de la réunion. Il ne tarit pas de commentaires interminables sur le regard qu'elle lui a porté quand il a traversé le couloir, et surtout, sur le ton extraordinaire de sa réponse : « je ne crois pas », quand il lui a demandé s'il y avait du papier dans l'imprimante.
Explication. Jérémy utilise l'intégralité de toute la force de sa tendance au rapprochement par dérivation en pensée intérieure. C'est un phénomène très fascinant. Etant donné qu'aucune part de cette force n'est recrutée au moindre léger mouvement, même celui des voies aériennes supérieures (paroles), toute la force disponible est entièrement mobilisée pour produire des pensées, qui acquièrent de ce fait une systématisation remarquable, presque artistique. Elles ont non seulement le caractère d'obsessions, mais prennent en outre celui de ruminations, car il y a maintenant d'infinis raisonnements compliqués qui ordonnent savamment ces représentations auparavant autonomes. Tout devient signifiant, tout a une cause, tout s'explique par d'autres pensées encore. Les moindres éléments les plus insignifiants de la réalité extérieure sont interprétés astucieusement pour donner prise à la réflexion. Les lacunes logiques et factuelles sont merveilleusement comblées par des explications ad hoc qui se déversent en argumentations minutieusement détaillées. Cette vérité cachée (que Jérémy est bien entendu seul sur Terre à percevoir), est optimiste ou pessimiste selon sa propre personnalité. En gros : si Jérémy est optimiste, il va acquérir la certitude absolue que Léa le désire entre tous, mais ne veut pas se presser, aimerait se faire conquérir posément, et a besoin de temps pour se faire séduire. Si Jérémy est pessimiste, il va se persuader dur comme fer que Léa a tout compris mais, perfide, profite de sa faiblesse sentimentale pour l'allumer ou le ridiculiser, bref, joue avec lui sournoisement.
La libération en pensée de l'intégralité de la force de la tendance au rapprochement donne des effets passionnants pour le psychologue. Néanmoins, même quand ce phénomène affecte des gens particulièrement optimistes, qui sont rares dans la population (et justement moins sujets que la moyenne aux ruminations), il n'est jamais exempt de souffrances. Car en effet, que les pensées soit plutôt gaies ou tristes, il reste que sans action des membres, la tendance au rapprochement ne sera jamais satisfaite du tout, puisque la relation ne pourra pas commencer. Quand aucune action ne vient jouer de rôle thérapeutique sur les idées obsédantes, il n'y a que deux facteurs qui peuvent entreprendre d'atténuer ces obsessions. Le premier c'est le temps. Une tendance au rapprochement absolument impossible à réaliser concrètement finit généralement par s'épuiser d'elle-même, mais il faut parfois plusieurs longues années, et il n'est pas rare que ce soit des années de malheur. Le deuxième c'est une nouvelle rencontre qui vient faire oublier l'ancienne. Mais alors le problème ne fait qu'être déplacé.
Dans tous les cas, il est très avantageux de savoir que l'amour, le désir, l'idée ou le sentiment dirigé vers autrui est une tendance au rapprochement physique, qui est soulagée dès les moindres mouvements des membres et du corps envers autrui. Ces mouvements peuvent être induits par la présence fortuite d'autrui (« j'étais tout heureux qu'elle soit là »), mais on peut aussi les provoquer activement soi-même, et cette dernière méthode a des vertus remarquables sur la prévention d'une éventuelle dépression amoureuse, en particulier entra la rencontre et une relation qui « n'avance pas ».

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