Petite Psycho – L'amour (3)

Petite Psycho – L'amour (3)

Les asociaux sont probablement les gens les plus intéressants qu'on puisse trouver en psychologie, car au premier abord ils sont contradictoires en tous aspects de leur conduite. Leurs paroles se contredisent entre elles, et à chaque moment elles contredisent leurs actes, dans la plus sincère cécité. Il n'y a pas de cas cliniques plus propices à analyser le rapport des actes aux paroles, et voilà pourquoi ce sont encore eux que nous choisirons ici pour compléter le dernier volet de Petite Psycho – 2 L'Amour, qui comme annoncé en mai dernier, portera plus spécialement sur la volonté. Inversement, en raison de la forte charge affective qui accompagne généralement les relations amoureuses, et des actes nécessaires qui eux seuls peuvent sceller une relation, le rôle de la volonté sur les actes ne peut être mieux précisé qu'en s'intéressant aux actes amoureux. Espérons donc faire ici d'une pierre deux coups, à la fois préciser un peu la psychologie des insuffisants de l'action sociale, et en même temps celle du lien de la capacité d'agir aux paroles en général, et à celles de volonté en particulier. D'autres textes seront peut-être consacrés ultérieurement aux rapports des actes aux paroles ou à la volonté, dans des contextes différents.
GR est un universitaire de 46 ans, cadre fonctionnaire, matériellement aisé, séduisant, d'allure jeune et dynamique. Il vit seul, séparé de son ex, avec qui il partage à l'amiable la garde de leur enfant. NP est un universitaire de 35 ans, avec un emploi précaire mais intellectuellement intéressant. Il est séparé de son ex, avec qui il n'a pas eu d'enfant et vit chez ses parents. Il est important de remarquer que GR et NP sont des gens intelligents, cultivés et, comme on le répétera plus bas, gentils et moraux.

Tous deux ont une incapacité comparable à l'action sociale, et leurs handicaps sont de même nature, mais se distinguent par leur degré. GR a des actions d'amitié simplifiées : il ne fréquente que les mêmes personnes depuis des décennies, ne cherche pas à se faire de nouveaux amis et ne s'en est fait aucun depuis plus de 15 ans : effectivement, l'action est grandement simplifiée si on connaît par coeur ses interlocuteurs. Il fréquente ses amis systématiquement lors de soirées à domicile, toujours en groupe : effectivement, l'action est grandement simplifiée par le fait d'être un simple élément au sein d'un groupe, tandis qu'un tête à tête est plus délicat à mener, plus compliqué, et donne plus de travail. NP quant à lui a des actions d'amitié inexistantes : il ne fréquente que quatre personnes, des collègues, et uniquement sur son lieu de travail. Il ne connaît rien de leur vie, n'aborde jamais aucune conversation privée avec eux. Son handicap à l'action sociale rend chacune de ces entrevues très émouvante pour lui, et il en conçoit un vif et sincère sentiment d'amitié pour ses quatre collègues.
La ressemblance de GR et NP sur le plan de la capacité à l'action sociale s'illustre particulièrement bien dans le domaine de l'action amoureuse, puisque c'est justement le domaine le plus compliqué des actions sociales : GR et NP n'ont jamais « conquis » une seule petite amie de toute leur vie. Ils s'accommodent de vivre seuls, n'ont pas la moindre action pour trouver une partenaire. Ils n'adhèrent pas du tout aux remarques ou blagues « perpétuellement sexuelles » de leurs amis hommes, et se jugent, sur ce point, plus « proches des femmes ». Ils se ressemblent encore par le fait remarquable qu'ils ont tous deux vécu une unique histoire d'amour, dont toute l'approche a été intégralement prise en charge par leur ex copine, ainsi qu'ultérieurement la séparation. Ils ont vécu ces deux événements, non pas passivement, mais pire, en opposant à leur copine une puissante inertie qui a rendu l'approche aussi longue et compliquée que la séparation. Cette remarquable inertie d'action générale de GR et NP est restée observable même pendant la relation (où cependant elle a plutôt pris la forme atténuée d'une sorte de passivité expectative), qui bien que vécue dans un profond bonheur réciproque, est restée d'après le témoignage de leurs copines respectives, largement dépendante de leurs initiatives gestuelles amoureuses à elles.

La volonté est abondamment invoquée par GR et NP pour justifier leur conduite sociale, et particulièrement leur conduite amoureuse. Ces deux cas cliniques sont particulièrement intéressants sur le rôle de la volonté et son couplage aux actes, puisque pour résumer en un mot leurs deux cas, en réalité ni GR ni NP, de fait, n'ont jamais eu de leur vie la moindre initiative d'action dans le domaine amoureux, ni pour commencer une relation, ni pour la terminer, et très peu même au sein d'un (unique) couple. Comment vont-ils donc invoquer le rôle de leur volonté en ces matières ?
1) La volonté dans la formation de leur premier couple
A 35 ans et 30 ans respectivement, GR et NP ont été approchés par celles qui allaient devenir leurs premières copines. Ils ont refusé leurs avances. GR, qui se faisait approcher par une collègue de travail, a argué du principe « de ne jamais avoir de relation au travail », en raison des complications potentielles d'une telle situation, « surtout si ça ne marche pas ». NP a argué qu'il cherchait quelqu'un qui comprenne ses passions intellectuelles, et que « la confiance, ça se construit ». Tous deux ont argué qu'il « ne faut pas aller trop vite ». Il semble donc qu'ils maîtrisaient la situation, de leurs volontés respectives claires et dûment explicitées.
Qu'en est-il ?
En réalité, la copine de GR était la toute première collègue de travail à effectuer une approche envers lui. Jusqu'à présent il n'avait connu ça que de la part d'amies à l'extérieur, ou de rencontres de vacances. Quant à NP, aucune fille ne l'avait jamais approché avant sa copine. Le résultat est que les relations ont eu lieu toutes les deux. GR a donc allègrement trahi son grand principe d'éviter toute relation au travail… la seule fois de sa vie où il eut pu lui servir à quelque chose ! Quant à NP il s'est finalement avéré un jaloux constitutif qui n'a jamais eu plus confiance au bout de 18 mois qu'au bout de 3 jours. Leur volonté de palier à certaines conditions a priori défavorables à l'installation de la relation a-t-elle donc joué un grand rôle ? GR et NP ont violé tous leurs critères de « décision ».
Plus intéressant encore. Une fois les relations engagées, GR et NP ont changé de discours, et ont produit, à l'appui de leur décision finale d'une relation, d'autres volontés qui n'étaient plus celles du début. GR ne pouvait évidemment plus invoquer de répulsion pour une collègue, et NP, qu'aucune parole ne rassurait jamais, s'enlisait dans une jalousie perpétuelle. Les voilà alors d'invoquer tous deux les « exceptionnelles qualités » de leurs copines respectives, comme déclencheur final de leur accord au rapprochement. Mais d'une part, en quoi des « qualités exceptionnelles » pouvaient-elles entrer en concurrence avec des principes de travail et de confiance fondés sur une volonté claire et distincte ? D'autre part, et sans vouloir produire aucun jugement de valeur sur les deux filles concernées, il semble assez remarquable que ces deux copines aient été réellement non moins que miraculeusement dotées de « qualités exceptionnelles »… quand à vrai dire c'était bien plutôt toute la situation que vivaient GR et NP qui était absolument exceptionnelle, bouleversante et inédite dans leur vie. Comment ne pas penser en effet qu'ils aient cédé aux approches de leurs copines pour la raison simple et économique qu'elles étaient tout bonnement les premières filles à s'intéresser à eux activement dans leur longue vie de solitude et de célibat, les prenant – littéralement ! – « par la main » pour leur offrir leur première expérience, à l'heure où la plupart de leurs copains du même âge avaient connu plusieurs filles depuis au moins 15 ans et étaient maintenant pères de famille ?
La justification par la volonté qu'ils donnent de leur refus d'une première relation, puis de leur accord final, qui se contredisent dans les deux cas, n'est donc en réalité absolument pas recevable : la vérité est 1) que les raisons invoquées ont été rapidement violées, 2) que d'autres raisons ont été produites contredisant les premières, 3) que leurs copines n'ont eu d'exceptionnel que d'être les premières à leur « prendre la main », et qu'en conséquence, leurs impressions d'obéir à une volonté n'ont fait que s'ajuster a posteriori à une situation inédite qu'ils n'ont maîtrisée à aucun moment, la subissant aussi bien dans ses aspects inquiétants du début que dans le bonheur qui s'en est suivi.
2) La volonté dans la fidélité et la tentation
GR et NP ont de grands principes de fidélité, et des discours très structurés à ce sujet. Tous deux envisagent une relation comme un engagement des plus graves, et disent qu'ils n'y feront jamais la moindre entorse, de par la fermeté de leur volonté sans faille à ce sujet.
GR déclare à sa copine qu'il ne peut « aimer qu'une femme à la fois », et que tant qu'ils seront ensemble, aucune tentation ne le touchera jamais car il ne « voudra » pas. Non seulement il n'ira de lui-même vers personne, mais en outre il refusera toutes les avances, dussent-elles venir « des plus belles et entreprenantes créatures ». Optimiste, il considère spontanément que sa copine pense de même à son propos, et ne connaît absolument pas la jalousie.
NP déclare à sa copine qu'il ne la trompera jamais, par décision volontaire, et précise, moins sûr de lui que GR quant à sa capacité de résister à la tentation, que s'il lui arrivait cette épreuve, il l'en informerait immédiatement, bien avant d'avoir fait quoi que ce soit. Pessimiste, il considère que sa copine pourrait être tentée aussi et lui demande alors de l'en informer au plus vite, comme il le ferait lui-même. Il est jaloux.
Qu'en est-il de cette « volonté » de ne pas tromper leurs copines ?
La conduite de ne pas tromper son partenaire est celle de n'approcher soi-même personne en étant encore en couple, et de résister à une approche si elle se présente de la part d'autrui. En vérité, cette conduite est précisément celle que GR et NP ont eue pendant toute leur vie entière de célibataires imperturbables, pendant 35 et 46 ans respectivement. En quoi se distingue-t-elle donc, quand ils sont en couple, de celle du reste de leur vie ? Est-ce bien leur « volonté » qui fait une quelconque différence ?
En fait, il n'y a aucune différence dans leur conduite entre leur long célibat et leur brève et unique expérience de la vie de couple. Dans les deux cas ils n'approchent jamais personne d'eux-mêmes. GR refuse les avances non seulement quand il est célibataire, mais même quand il regrette de l'être, et NP n'a jamais vécu aucune avance. Est-il donc bien raisonnable d'appeler cette même unique conduite invariable de la « fidélité » pendant une relation, et en dehors d'une relation, un principe de ne pas approcher une collègue, ou un constat d'absence de rencontre intéressante ?? Une hypothèse plus simple et économique ne serait-elle pas que leur volonté n'entre guère plus en jeu dans leur fidélité que dans leur célibat, mais bien plutôt que c'est leur caractère qui les rend structurellement incapables de se conduire autrement… même s'ils le « voulaient », justement ? Car se retrouvant à nouveau célibataires, ils déclarent maintenant tous deux vouloir refaire leur vie, mais persistant dans l'inaction qui ne les a jamais quittés, sont cette fois tout aussi « fidèles » à leur ex copine… qu'à leur indésirable célibat !
3) La volonté de refaire leur vie
GR et NP expliquent qu'ils sont à nouveau seuls de par leur volonté, parce qu'ils « le veulent ».
NP dit qu'il a envie de former un nouveau couple (et même une famille) mais qu'aucune fille ne lui plaît. Il explique que les filles qu'il connaît sont « des filles simples de la campagne » et qu'il est plus intéressé par une intellectuelle qui pourrait comprendre ses travaux, comme son ex. Il dit que s'il était moins difficile, il aurait « le choix » et pourrait facilement avoir une amie dans sa région. C'est donc par volonté qu'il n'approche pas ces filles qui sont pourtant accessibles (et à l'entendre, a priori consentantes).
GR dit qu'il a envie de former un nouveau couple (et même une nouvelle famille) et que justement plusieurs filles très attirantes s'intéressent à lui en ce moment. Quel bol… malheureusement, elles sont encore des collègues de travail, et après l'avoir allègrement renié une première fois, il invoque maintenant à nouveau son fameux principe « de ne jamais avoir de relation au travail ». Il a donc décidé de ne rien faire et de les « laisser venir ».
Les propos de GR et NP placent donc la volonté à la source de leur inaction amoureuse à tous deux. Qu'en est-il exactement ?
En fait il s'avère que NP n'a pas toujours habité la campagne, où il ne s'est installé qu'au milieu de sa jeunesse. Auparavant il habitait une grande ville dynamique : hélas bizarrement aucune fille de la ville ne l'avait jamais intéressé plus que les campagnardes. Il est donc probablement plus « difficile » encore que ce qu'il dit. Mais il y a mieux. Tout en habitant à la campagne, il a fait de longues études universitaires à la ville. Etrangement, il témoigne qu'aucune de ses camarades citadines et universitaires n'est jamais parvenue à l'intéresser non plus, bien qu'à un moment, il ait même « cherché ». Sa « recherche » a consisté à observer les filles pendant les cours et à la bibliothèque. Il ne s'est jamais joint à aucune activité hors des murs de la fac, même pas un café entre camarades, encore moins une sortie quelconque, une fête, un repas au resto, un ciné. Mais ce n'est pas tout. NP a actuellement un emploi intellectuel et de nombreuses collègues qui ne le sont pas moins. Il est remarquable de vérifier qu'une fois de plus, aucune de ses collègues ne l'intéresse plus que les « filles de la campagne ». Pour finir avec le meilleur de cet intéressant témoignage : il s'est trouvé qu'un jour NP a finalement été intéressé par une fille qui n'était pas « de la campagne » et comprenait enfin ses travaux intellectuels. Or, son intérêt est resté lettre morte, il n'a pas non plus engagé la moindre action pour se rapprocher d'elle, et lui a même compliqué l'approche quand c'est elle qui l'a prise en charge.
La justification par la volonté qu'il donne de ne pas convoiter « une fille de la campagne » n'est donc en réalité absolument pas recevable : la vérité est 1) qu'aucune fille d'aucun milieu ne l'a jamais incité à engager la moindre action d'approche en 35 ans, et 2) qu'il n'a pas plus approché la seule fille qui l'ait jamais intéressé, lui laissant faire l'intégralité des actions sans même les lui faciliter, et qu'enfin 3) même au cours de la relation qui s'ensuivit, il est resté sans actes amoureux, attendant qu'ils viennent toujours d'elle.
Passons à GR. Pour sûr, il est bien regrettable que les seules filles qui s'intéressent à lui en ce moment soient sur son lieu de travail, comme il souhaite justement éviter cette situation. Mais en a-t-il toujours été ainsi ? Que nenni, de nombreuses filles se sont régulièrement intéressées à GR depuis sa jeunesse. Plusieurs amies sans aucun lien à son travail, et même quelques rencontres de vacances, le tout échelonné sur plus de 20 ans. Il a systématiquement refusé toutes ces avances, et est resté seul malgré ces « occasions » offertes sur un plateau et respectant son principe. De son côté, il n'a presque jamais approché aucune fille, ni au travail, ni entre amis, ni en vacances. Mais plus drôle encore : en 46 ans il n'a cédé qu'à l'approche d'une seule fille…. sa collègue immédiate au travail !
La justification par la volonté qu'il donne de refuser une collègue n'est donc en réalité absolument pas recevable : la vérité est 1) qu'il n'a jamais cédé à aucune fille d'aucun milieu en 46 ans, collègue ou pas, 2) qu'il n'a de lui-même pas plus approché des amies ou des rencontres de vacances que des collègues, et qu'enfin 3) la seule fille à qui il ait jamais cédé était justement une proche collègue, violant son grand principe la seule fois de sa vie où il eut été utile !
L'observation scrupuleuse des actes et des paroles permet leur comparaison synchronique et diachronique. Elle révèle que des gens intelligents et moraux invoquent constamment une volonté qu'ils ne manifestent jamais par leurs actes, et que leurs actes réels contredisent leurs volontés les mieux établies. Comment, alors, interpréter ces observations paradoxales ?
C'est la Psychologie Dynamique, du temps où elle était encore pratiquée dans la recherche par les chercheurs, qui a fourni les premiers outils critiques et consensuels de cette interprétation. Comme nous l'avons vu dans les articles précédents, le concept le plus puissant pour unifier tous ces faits incohérents dans un modèle efficace et parcimonieux, c'est celui que l'action et la parole ne sont qu'une seule et même entité.
Si la parole et les actes sont de même nature, comment a fortiori peuvent-ils se contredire perpétuellement ? Comme l'a expliqué Pierre Janet : en réalité, la conduite d'un individu se manifeste par des paroles dans la proportion qu'elle est incapable de se manifester en actes des membres. GR et NP ont une insuffisance remarquable de leur action des membres dès lors qu'elle est sociale, encore amplifiée dans le cadre amoureux qui est le plus complexe de tous. Incapables de convoiter une copine d'eux-mêmes, incapables même d'accepter une approche qui vient d'autrui, leur conduite, bloquée dans les actes, se dérive en flots de paroles. C'est la rumination. Parmi ces paroles, un bon nombre leur sert de justifications à leur propre conduite, toujours a posteriori sans qu'ils s'en rendent compte : ce sont les idées de volonté. « Je refuse cette fille car elle est ma collègue », dit GR quelques semaines avant de l'accepter. « Je te refuse car je veux d'abord avoir confiance » dit NP, ne parvenant jamais à avoir plus confiance quand ils sont ensemble depuis des mois. Les volontés qu'ils invoquent sont toujours inopérantes sur leurs actes : ces ruminations en forme de « volonté » sont du « langage inconsistant », découplé des actes réels (ou plutôt de leur absence) et sans le moindre effet sur eux.
La volonté, quoi qu'elle soit, n'est donc pas, en tout cas, ce que les asociaux croient qu'elle est. Quelle est-elle alors ? Ne peut-on imaginer que la volonté serait la parole qui correspond à l'acte effectivement réalisé par les membres ? La volonté est-elle un « langage consistant » ? Par exemple, NP aurait manifesté une « vraie volonté » s'il avait effectivement attendu d'avoir confiance en sa copine pour se mettre avec elle, ou GR aurait montré une « vraie volonté » s'il avait persisté à refuser sa copine tant qu'elle était encore sa collègue. Même cette conception raisonnable et intuitive est encore loin de la vérité.
1) La volonté se manifeste rarement par des refus, des attentes ou des craintes
Refuser un acte ne peut être le produit de la volonté. Il est impossible de « vouloir ne pas agir » : la volonté est une simple phase d'une action en cours de réalisation. Un refus ne relève de la volonté que s'il masque un acte de substitution, ou acte dérivé. Par exemple, si je refuse un gâteau, ma volonté ne pilote pas ce refus, mais l'acte agissant de faire un régime pour maigrir. Je refuserai d'autant mieux le gâteau qu'à la place je fumerai une cigarette ou donnerai un coup de fil. Quand GR et NP refusaient leurs copines, ils remplaçaient l'acte de bouger leurs membres par des dérivations en langage inconsistant qui relevaient – par hasard – du registre lexical de la volonté.
2) La volonté est généralement muette, car elle n'est qu'une phase de l'action des membres : si l'action a lieu, la conduite laisse peu de place à un résidu en paroles de rumination, et des idées de volonté ne sont alors généralement pas exprimées verbalement par le sujet. Quand des sauveteurs improvisés ou les pompiers se jettent à l'eau ou au feu pour sauver un enfant, ils expriment qu'aucune volonté, aucune « décision » ne leur a traversé l'esprit sous forme de paroles : le langage a été court-circuité par l'action immédiate des membres.
La volonté n'est donc pas le « langage consistant », et même pas un langage du tout : en forçant le trait pour le rendre plus clair, le langage ne peut être qu'inconsistant, perpétuellement, car il ne se manifeste que quand l'action des membres est arrêtée. Voilà pourquoi les asociaux, qui ont beaucoup d'actions arrêtées et – curieusement ? – de langage inconsistant, nous renseignent si utilement sur les errements du langage dans le registre de la volonté. Car étant donné l'absence totale d'enseignement et même de vulgarisation en psychologie dynamique, les gens ignorent que lorsqu'ils se mettent à penser et à parler, c'est parce qu'en eux une action vient de s'arrêter. Leurs justifications en termes de volonté sont toujours fausses quand elles croient motiver un refus d'agir, et sont « vraies » par pur hasard quand elles rendent compte d'une action – toujours a posteriori -, car aucune action efficacement réalisée n'est jamais passée par une phase de décision verbale, même intérieure.

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