Petite psycho – La passion (1)

Petite psycho – La passion (1)

La passion comme « action maximale »

à Pierre V., fin promoteur de la très janétienne « action des membres »

Les textes précédents sur l'amitié et l'amour ont présenté les caractéristiques psychologiques de ces états particuliers, dans le cadre de la psychologie dynamique de Pierre Janet, c'est à dire la dernière approche expérimentale à avoir été développée dans la recherche qui eut pour objet l'effet des « oscillations de force et de fatigue » sur les actes et les pensées.
On a vu que dans ce cadre, le début d'une amitié ou d'un amour correspondait à un gain de force, c'est à dire le rechargement des tendances (des envies, des goûts), dans l'ordre des plus fortes aux plus faibles. Les tendances rechargées les premières diffusent ensuite de la force à d'autres conduites plus difficiles à déclencher en temps normal, c'est ce que Pierre Janet appelle « l'irradiation ». Inversement, l'effet « rencontre » s'amenuisant, les tendances se déchargent dans l'ordre inverse de leur charge : celles qui sont les plus inhabituelles (faibles) disparaissent en premier, tandis que subsistent plus longtemps les conduites habituelles (fortes), les goûts plus naturels de l'individu, ceux qu'il cultivait au moins un peu même avant la rencontre.
Un autre résultat très intéressant de Pierre Janet, c'est d'avoir modélisé l'effet de ces oscillations de force des conduites (ou tendances) sur le contenu des pensées. Il est très fascinant d'observer, effectivement, que des tendances entravées dans leur élan d'action se reconvertissent en obsessions et ruminations, par le phénomène de la dérivation, les sujets s'inventant en toute bonne foi des tas de justifications et « bonnes raisons » de ne pas agir, qui sont en réalité construites a posteriori malgré eux et à l'insu de leur plein gré par la loi de la dérivation vers des actes plus faciles (il est toujours plus facile de ratiociner que d'agir). Il est amusant d'observer aussi les effets des tendances dûment achevées donner les idées de joie et d'optimisme, et surtout, il sera fondamental d'interpréter prochainement les « obsessions gaies », ces idées-fixes accompagnant la santé et la réussite sur lesquelles Pierre Janet ne s'est hélas pas assez étendu. Mais ces aspects ne seront pas très utiles pour le texte présent.
Cette fois-ci, je vais expliquer comment, d'après Pierre Janet, on peut tenter de définir « la passion », en entendant par là tout intérêt prononcé, tout goût bien affirmé, tout élan – finalement, appelez ça comme vous voudrez – pour quelque « objet » que ce soit. Quel est en effet « l'objet » de la passion, c'est à dire sur quoi porte-t-elle, voilà le seul minimum requis pour nous mettre d'accord et suivre ensuite le raisonnement. Définie comme intense « goût », ou « intérêt », ou « élan », ou « sympathie », peu importe le terme : chez Pierre Janet la passion peut toucher l'ensemble complet de tous les objets imaginables susceptibles de nous plaire ou de nous déplaire. Donc par exemple (j'en oublie forcément…) : une personne (passion amoureuse), une pratique (sport, musique, lecture, cinéma, gastronomie, jardinage, animaux, tout hobby possible, son job, du bénévolat, etc), un domaine intellectuel (l'histoire de la IIIè République, la programmation informatique, etc.). En réalité, la distinction de ces différents champs est en elle-même trompeuse, car nous allons justement voir ici qu'en tant que paroxysme d'intérêt (d'envie, de goût), la passion est justement la disposition à multiplier les initiatives tous azimuts, par exemple en ajoutant des pratiques à des goûts intellectuels, ou en ajoutant une curiosité intellectuelle à son envie pour une pratique.
Nous voilà presque déjà dans le sujet. Dans le cadre de la psychologie dynamique, la passion est comme tous les autres domaines qui depuis Aristote n'avaient jamais été considérés qu'au seul plan des idées, au plan « cognitif » comme on dirait maintenant : au contraire pour Pierre Janet, la passion c'est de l'action, c'est l'activation des tendances (qui sont définies des tendances « à agir »), c'est tout un ensemble de conduites comportant nécessairement beaucoup de « mouvements des membres ». Considérer la passion seulement au plan cognitif des idées qu'elle charrie, c'est l'amputer d'une proportion si considérable qu'on réduit alors énormément la possibilité de la comprendre.
Si la passion est principalement une conduite, un groupe d'actions (accompagné d'idées), quelle est cette conduite, quel est ce groupe d'actions ? Pour la différentier d'intérêts ou de goûts moins marqués, la passion sera définie comme étant l'action maximale pouvant porter sur l'objet sélectionné : le sujet passionné conduit, à l'égard de ce qui le passionne, toutes les actions les plus nombreuses, les plus grandes et les plus complètes possibles. « Possibles » ? Eh oui, possibles seulement, et c'est justement dans cette nuance apparemment anodine de « possibilité » que vont résider toutes les fascinantes subtilités de notre définition « dynamique » (« dynamique » renvoie uniquement, rappelons-le, aux effets de la force et de la fatigue).
Globalement la définition par action maximale traduit assez fidèlement l'observation quotidienne et le bon sens : la passion amoureuse, par exemple, correspond bien aux « actions maximales », c'est à dire à l'escalade d'actions incessantes envers l'élu(e) qu'on n'a jamais toutes à la fois ou si intenses pour une autre personne : attentions variées, aides, cadeaux, et toute la gamme de rapprochements physiques culminant dans l'intimité totale. La passion, disons, pour les voitures, correspond de même à l'escalade d'actions incessantes envers ces objets, les plus variées possibles : les conduire, les collectionner, les entretenir, réparer toute leur mécanique, lire voire même écrire à leur sujet, participer à des associations de passionnés, etc. Un cas clinique typique va illustrer cette fort sympathique passion.
Antoine (40 ans) est ingénieur commercial, marié, deux enfants. Il occupe pratiquement tout son temps de loisir à une grande et belle passion pour les voitures qui lui est venue à partir de l'âge de 20 ans quand il a fait l'acquisition de sa première, juste après avoir eu le permis. Avec sa femme ils ne peuvent guère en posséder qu'une chacun, mais ça en fait tout de même trois…, car il vient enfin de pouvoir acheter son premier modèle de collection, une Mathis 1932. Il compte bien, à terme, lui donner quelques « petites soeurs », mais l'investissement financier et le problème du stockage posent des limites « naturelles » à la croissance de cette collection. Ses principaux hobbies du week-end, c'est de les « bichonner » toutes les trois (nettoyages, bricolages), et de faire rouler la Mathis. Il déplace aussi régulièrement toute sa famille à diverses expositions ou compétitions. Il est adhérent de longue date du Club Automobile près de chez lui, membre du Bureau et l'un des plus actifs dans l'association, ce qui outre le travail constant chez lui, lui prend environ 2 soirées par mois et un dimanche sur deux. Toutes ses lectures tournent essentiellement autour de l'automobile (livres et magazines), mais avec l'expérience et les connaissances accumulées, il a maintenant aussi la joie d'écrire lui-même régulièrement pour la Gazette de son Club et pour divers site Internet de ses amis du domaine. Quand il a rencontré sa femme, la liberté de cultiver sa passion a constitué l'un de leurs « contrats à l'amiable ». Une part importante du budget passe à cette occupation, mais sa famille « veille au grain » pour n'être privée de rien. Bref, Antoine a su joindre une vive passion en actes, à une vie familiale et professionnelle équilibrée. Autrement dit : Antoine est dans le cas exact d'accomplir à propos des voitures l'« action maximale » que permet ce domaine d'intérêt et sa situation sociale personnelle. D'un côté il ne peut pas en faire plus, de l'autre il n'en fait pas moins non plus. Les actions d'Antoine vis-à-vis des voitures étant « maximales », en psychologie dynamique, elles définissent une (grande et belle) passion de sa part, et constituent la base de notre modèle.
Maintenant que le tableau est brossé, il va être possible de s'attaquer aux premières « subtilités » annoncées. La passion pour les voitures, disions-nous. Fort bien. Mais considérons alors 4 autres sujets très intéressants… qui dans un premier temps vont sembler brouiller entièrement la piste que nous avions si soigneusement tracée !
1. Romain est un petit garçon de 7 ans, dont la plus grande passion – une vraie saga dans la famille – est justement la passion des voitures. Cette passion occupe pratiquement l'intégralité de son temps libre. Or, que fait-il ? Il collectionne les petits modèles que veulent bien lui acheter ses parents, lit un ou deux magazines, affiche quelques posters dans sa chambre, quelques autocollants. Il les dessine, il en parle, il dit qu'il voudra être pilote de course. Mais voilà, c'est étrange, il ne les collectionne pas, ne les entretient pas, ne sait pas les réparer et ignore presque tout de la mécanique, il ne lit pas tellement de livres à leur sujet et n'a jamais rien écrit dessus, il ne participe à aucune association de passionnés, et le plus drôle…. n'en conduit même pas une seule ! Comment donc ses parents peuvent-ils alors le dire « passionné » tandis qu'on a bien vu avec Antoine (40 ans) à quoi correspondait la « vraie » passion, l'action réellement « maximale » à l'égard des voitures, dont ce petit garçon n'a presque aucune manifestation ? Toutes les actions de Romain envers les voitures sont de petites actions minuscules : du point de vue précédemment énoncé, Romain se moque probablement autant des voitures que de la tétine de sa petite soeur.
2. Félix est un homme de 45 ans, qui entretient un rapport privilégié au thème de la voiture : il collectionne quelques petits modèles réduits, il lit deux magazines, il a affiché un poster dans… la plus petite pièce de son appartement, et cause parfois de rallyes et de formule 1 avec quelques potes. Mais à part ça, en dehors du fait qu'il a une voiture pour se déplacer, il n'en collectionne aucune, n'entretient pas spécialement la sienne, ne sait pas la réparer et ignore presque tout de la mécanique, il ne lit pas de livres sur le sujet, n'a bien sûr jamais rien écrit dessus, et il ne lui est même pas venu à l'idée d'adhérer à une association de passionnés. Un intérêt, d'accord, mais à l'examen, qui oserait soutenir que Félix (45 ans) est animé d'une vraie « passion » pour les voitures ? Il est évident que son élan – pour être certes réel – ne peut toutefois être qualifié d'aussi intense, et ne relève pas de la « passion », mais d'un goût plus ordinaire.
3. Imaginons maintenant que Gérard (45 ans), soit extrêmement malade, pire que ça, paralysé, enfin toutes les pires horreurs possibles (le pauvre, c'est pour le bien de la psychologie expérimentale), bref, qu'il puisse à peine bouger, cloué dans une chambre d'hôpital, extrêmement diminué et littéralement l'ombre de lui-même. Les seules actions dont il reste encore capable, il se trouve qu'il les consacre très péniblement à tenter de lire un magazine de voitures, et – grâce à l'aide de sa femme – à afficher un poster dans les toilettes de sa chambre d'hôpital : quelle plus belle preuve de passion ? On imagine aisément tout ce que Gérard devait être capable de faire envers les voitures quand il avait encore sa santé.
Plus fascinant encore.
4. Raymond (60 ans) est le brillant fils d'un garagiste qui en sortant d'HEC a fait fortune dans les affaires. Après avoir présidé le groupe Baboit, il est actuellement à la tête de Banone, deux multinationales alimentaires. Il a toujours gardé de son enfance une certaine sensibilité aux voitures. Au fil des opportunités qui se présentent par hasard, il achète parfois un vieux modèle des années 50, qu'il côtoyait, enfant, dans le garage de son père. Finalement, sans qu'il les ait seulement compté, son château en Provence regroupe maintenant 21 modèles, et sa propriété du Languedoc 17. Le Conseil Général des deux départements le presse depuis des années de rassembler les véhicules et de constituer la collection en Musée Départemental (il n'a rien contre et va probablement céder à ces avances, quand il y pensera). Raymond est connu avec amusement dans le milieu des affaires pour avoir jusqu'à récemment refusé un chauffeur et conduit lui-même sa voiture, par goût. Ses véhicules personnels sont 5 des berlines les plus prestigieuses du marché, qu'il renouvelle tous les 2 ans. Il bricole parfois ses voitures par plaisir, le dimanche, ayant gardé quelques-uns des bons coups de patte que lui enseignait son père. Au fil des années ses enfants l'ont abonné à pratiquement tous les magazines automobiles existant, et lui offrent régulièrement les derniers superbes livres d'art du domaine. Il en feuillette avec joie quand il a un moment, puis les classe dans une grande bibliothèque de plus de 2000 ouvrages, entièrement consacrée à l'automobile, que lui tient sa femme,. En raison de sa célébrité et de sa fortune, plusieurs associations de collectionneurs l'ont approché depuis des années, et il s'est laissé convaincre par trois d'entre elles, où il siège depuis ce temps au Conseil, ce qui l'amuse, lui change les idées et le détend agréablement des Assemblées Générales d'actionnaires internationaux. Il subventionne généreusement ses trois Clubs et mais n'a guère le temps de beaucoup participer à leurs activités. En effet… Raymond a une passion depuis son adolescence, depuis plus de 40 ans. Une passion qu'il a réussi à cultiver autant qu'il est possible à un dirigeant de sa stature, qui a passé sa vie dans les avions, les Conseils d'Administration et les ministères : la voile. Raymond possède la moitié du port de plaisance de Saint-Tropied. Il entretient une flotte personnelle de 14 voiliers employant 52 salariés. Il est principal actionnaire de la Coupe des Vents, première compétition de voile d'Europe, et a engagé les deux derniers groupes qu'il a présidés sur des montants astronomiques de Sponsoring. C'est lui qui a financé des prototypes de Tabarlu et de Perrant, qui ont été les vainqueurs des plus grands événements. Ses voiles sont visibles sur toutes les images. Il est lui-même un marin hors pair qui dans sa jeunesse a gagné plusieurs courses européennes. Le peu de vacances qu'il a jamais pu s'accorder sont des croisières en voilier.
Voilà. La fresque est complète.
Mais alors là, rien ne va plus. Faisons le point. On a voulu définir la passion comme l'« action maximale ». Antoine (40 ans) nous a servi de « modèle » pour cette idée simple, intuitive, réaliste et même courante : en effet, chacun de nous a connu ou connaît certainement au moins « un Antoine », animé d'une vraie passion en acte pour un thème donné. Cependant, il ne vous aura pas échappé que certains de nos sujets étudiés, comparés soit à Antoine, soit deux à deux, effectuent exactement les mêmes actions observables, tandis que pourtant il est impossible de les qualifier tous de « passionnés » envers les voitures, et que certains d'entre eux n'en éprouvent qu'une vague petite sympathie. Notre définition de psychologie dynamique de la passion comme « action maximale » serait-elle donc finalement caduque ?
Romain (7 ans), n'a envers les voitures aucune des actions d'Antoine (40 ans) : il est pourtant manifeste qu'il est bel et bien passionné de voitures. Comme ce sont les actions d'Antoine qui ont été définies les « actions maximales » du domaine « voiture », c'est que notre définition de la passion par « action maximale » doit – à tout le moins – être amendée.
Félix (45 ans) se conduit à l'égard des voitures exactement comme Romain (7 ans). Or Romain est indubitablement passionné de voitures, tandis qu'aucun observateur en état de réfléchir ne qualifierait jamais Félix de passionné (un certain « goût » ou « intérêt » mettrait, je pense, les observateurs d'accord). Or, leurs actions observables étant pourtant identiques, c'est qu'il manque quelque chose à la définition de la passion par l'action maximale.
Gérard (45 ans) se conduit à l'égard des voitures exactement comme Romain (7 ans), et donc que Félix (45 ans). Pourquoi donc Gérard est-il indiscutablement passionné de voitures comme Romain, tandis que Félix ne l'est pas ?
Et le plus drôle pour la fin : Raymond (65 ans) est une sorte de super-Antoine, notre modèle de passion en actes ! Ses actions envers les voitures sont encore plus « maximales » que les siennes, qui nous ont servi de définition même. Raymond réalise pour les voitures des actions si puissantes et nombreuses qu'Antoine n'en aura jamais le pouvoir, même peut-être en rêve. Eh bien comme l'exposé du cas l'a – j'espère – prouvé, il est évident que Raymond n'est pas du tout passionné de voitures (lui, c'est la voile, on l'a bien vu), et entretient envers elles à peu près exactement le même sentiment que Félix, à savoir un petit intérêt distrait, une sympathie occasionnelle….Félix qui lui, n'avait presque aucune action du tout !!
Si ça vous semble inextricable, c'est que vous êtes un Grand Psychologue en puissance, qui s'apprête à redécouvrir par sa propre expérience une révolution de l'histoire mondiale de la psychologie. J'ai triché sur les termes de ci de là, et en vérité nos cas cliniques n'ont nullement exposé des conduites, mais des comportements. Les comportements sont la partie strictement observable de l'« action des membres », mesurable, quantifiable, modélisable en automatique par un programme informatique couplé à un capteur de déplacements. Il s'agit de l'objet d'étude qu'avait assigné à la psychologie, dans les années 1920, l'une des plus vivifiantes écoles que cette discipline ait jamais engendrée : le béhaviorisme.
Le béhaviorisme a réagi – à juste titre – contre toute la tradition psychologique depuis Aristote, qui n'avait jamais assigné à la psychologie que l'étude des pensées, des idées, des représentations, des sentiments, des impressions (peu importe le terme… on n'est justement plus en philo, ici !). En se confinant à l'intra-psychique, au psycho-mental, à l'idéo-cognitif (et avant de découvrir la méthode expérimentale, l'introspection ayant de tout temps été la seule approche) il est indéniable que la psychologie historique plafonnait : c'est ce biais antique d'avoir oublié rien moins que l'essentiel (l'action des membres) qui explique l'échec de toutes les psychologies pré-modernes, même celles de Spinoza et de Hume – ce qui n'est pas peu dire en face de tels génies. En réalité, le béhaviorisme avait raison et il n'est tout simplement pas possible de seulement savoir de quoi on parle si au sujet des émotions, des sentiments ou des passions (par exemple), on ne mentionne que les idées et les impressions des individus, sans tenir compte des actions réellement effectuées, des mouvements des membres palpables et observables.
Malheureusement autant les idées toutes seules étaient impuissantes à constituer une psychologie, autant les mouvements tous seuls ont partiellement échoué eux aussi. Alors que la modélisation des déplacements est un formidable outil pour comprendre une fourmilière ou une ruche, les petits exemples cliniques modestement proposés dans ce texte démontrent suffisamment que dans le cas de l'homme, on se heurte rapidement à des incohérences majeures : si un même comportement donné s'interprète de mille façons antagonistes d'un sujet à l'autre, comportement ne veut rien dire. Si mille comportements tout à fait différents s'interprètent comme le même phénomène psychologique (la passion par exemple), alors comportement ne veut rien dire. Le béhaviorisme, en buttant sur toutes les contradictions inextricables que j'ai (exprès) empilées ici, fut vivement critiqué, puis complètement abandonné. Quoique le terme de « comportement », qui fut conservé, continue discrètement de rendre un – juste – hommage à ce passionnant courant de pensée, on versa alors dans l'excès opposé : si vous voulez vous fâcher à mort avec un psychologue, traitez-le de « béhavioriste »… le terme est devenu une INSULTE !!!! C'est fâcheux et parfaitement injuste.
Car en effet, 25 ans avant le béhaviorisme, le psychologue Pierre Janet avait déjà eu cette même intuition de génie, que dans une psychologie, les idées sont insuffisantes et que le mouvement des membres doit jouer un rôle déterminant. Quand les américains eurent enfin redécouvert cette avancée, indépendamment de Pierre Janet semble-t-il, celui-ci s'enthousiasma de ces approches si pertinentes et leur rendit de vifs hommages, à tel point qu'il écrira même, dans les années 20 : « le béhaviorisme, c'est ce j'essaye de faire depuis 30 ans » ! Seulement, ce que ni la psychologie historique ni le béhaviorisme et ni même notre moderne cognition n'ont clairement perçu, Pierre Janet, lui, le formulait clairement dès la fin des années 1880, et découvrait LE paramètre janétien par essence, le paramètre ignoré de tous jusqu'à lui (et – hélas – après lui à nouveau), le paramètre psychologique crucial, qui à lui seul va nous permettre de lever d'un coup tous les paradoxes ici (sciemment !) accumulés : la FORCE. Un comportement ne peut être compris qu'en rapport à la Force qu'y consacre l'individu. Un comportement prend son rôle et sa signification dans la vie du sujet en proportion des Forces que celui-ci lui consacre. Entendue comme capacité d'action observable, ayant pour antagoniste la Fatigue, la Force de l'individu joue un rôle déterminant dans la définition même de tout phénomène psychologique, dont il est impossible de l'exclure. C'est la force d'action – à elle seule – qui va lever toutes les incohérences de nos cas cliniques ci-dessus, et transformer un vague intérêt en passion dévorante ou l'inverse, toutes observables externes, cognitives et sociales restant inchangées par ailleurs.
En construisant dés les années 1880 – dans la recherche expérimentale, critiquée et publiée par les pairs – une psychologie qui mettait au premier plan l'« action des membres », mais intégrait en plus, pour la première fois, les idées (négligées des béhavioristes), et la fatigue et la force (négligées des cognitivistes), Pierre Janet révolutionnait la discipline et unifiait du même mouvement la psychiatrie, la psychologie cognitive (et sociale) et la psychologie dynamique, et plus généralement la psychologie fondamentale et la psychologie pratique.
Revenons à nos cas cliniques. Avec ce qui a été dit précédemment, leur analyse devient un jeu d'enfant : l'impression d'intérêt ou de passion que nous ressentons en tant qu'observateur extérieur des conduites de nos sujets est en proportion directe de l'allocation des forces qu'ils y consacrent dans leur vie, et non pas en proportion du résultat de ces efforts, c'est à dire la quantité et l'intensité des actions en elles-mêmes :
1. Antoine (40 ans), Romain (7 ans), et Gérard (45 ans), consacrent tous les trois le maximum de forces possibles à leurs activités envers les voitures, bien que les résultats dénombrables soient forts disjoints. Les efforts d'Antoine ne sont bornés que par sa vie professionnelle, familiale et par le budget et la place que lui prennent ses activités préférées. Envers les voitures, il est donc bien à son degré d'action maximal. Romain déploie toute l'étendue des actions accessibles à un jeune enfant envers les voitures, il est dans l'action maximale de son niveau personnel. De même pour Gérard, qui consacre toutes ses forces restantes à l'activité « voiture ». Ces trois sujets vont au bout de leur passion, ils sont dans l'action maximale que permet la mobilisation de leur force propre à l'égard des voitures.
2. Félix (45 ans) et Raymond (65 ans) pour leur part, alors que leurs actions observables sont en tout point différentes, consacrent pourtant à l'activité « voiture » exactement la même quantité de leurs forces propres, c'est à dire seulement une petite proportion, et voilà en quoi ils sont donc identiques en terme de passion (ici en l'occurrence, d'intérêt). Aucun des deux n'est à son action maximale envers les voitures, et ils consacrent leurs forces préférentiellement à d'autres domaines. C'est parce que la capacité d'action de Raymond (65 ans) est très au dessus de celle du commun des mortels que même en n'y consacrant proportionnellement peu de forces, ses actions sont nombreuses et complexes, plus encore que celles d'Antoine qui, lui, met toutes ses forces pour aboutir à des actions plus petites. Ni Félix ni Raymond n'ont de passion pour les voitures.
Du point de vue de la psychologie dynamique, la passion se présente donc comme l'action maximale – entendue comme force maximale – qu'un individu donné peut consacrer au thème (ou à la personne) qui le passionne, quel que soit son niveau de force dans l'absolu. Une autre façon de le dire : la définition dynamique de la passion, c'est le drainage par l'individu du maximum des forces requis au thème ou à la personne qui l'intéresse, et ce, qu'il ait beaucoup de forces à drainer ou pas. Il y a beaucoup de conséquences intéressantes à déduire de cette définition formelle de la passion, une petite denrée rare qui – admettons-le – ne court pas les rues, même dans la recherche. La psychologie dynamique formalise les expériences quotidiennes de chacun, et c'est la raison pour laquelle elle peut aisément se traduire, sans presque aucune distorsion de type « vulgarisation », dans le langage de tous les jours. Ce petit article, entièrement centré sur les actions observables de la passion, d'un point de vue qui n'a fait qu'ajouter un paramètre de force à l'approche béhavioriste, devrait être complété de prochains volets rajoutant cette fois aussi, dans certains cas particuliers très fascinants, les idées et sentiments des sujets « passionnés »…

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *