Premier don de sang

Premier don de sang

Depuis plusieurs années, pour diverses raisons, je m'étais promis de donner mon sang. Ma décision progressait environ au rythme de l'année. Une année je posais une question au médecin, l'année suivante j'imprimais des adresses, etc.
Récemment, un soir où je n'ai rien de prévu, je passe devant une antenne mobile, pile sur mon chemin. Cette fois, j'ai beau être calée à gauche et bien qu'il me faille affronter trois changements de file d'un coup au départ du feu rouge en pleine Place d'Italie, je me dis que c'est Mardouk en personne qui m'en offre l'occasion, que je ne peux pas rater. Je parviens à couper témérairement la route aux trois files de bolides, et va ensuite me garer paisiblement sur le trottoir en face de l'antenne « Don du Sang ». Alors que d'habitude on se fait agresser sur le trottoir par des demandes inopportunes et insistantes, il se trouve que là, bien décidée à donner mon sang, personne ne me demande rien du tout, ni ne m'oriente vers l'entrée. Donc je fais le piquet devant un animateur qui est déjà en train de parler à un passant, qui finit par m'indiquer l'entrée.
On me dit de remplir un papier. Ça me prend 1 minute. Ensuite on m'enregistre à l'ordinateur (1 autre minute), et on me dit d'attendre que le médecin me convoque. Le médecin arrive en 3 minutes et me relit le papier que je viens de remplir, à quoi je réponds invariablement les mêmes « oui » ou « non » que j'ai déjà cochés sur la feuille. Ça dure 2 minutes. Donc au bout de 7 minutes, j'ai le feu vert. Celui d'aller attendre mon tour, dans l'espace de prélèvement fermé par un rideau.
Il y a une dizaine de lits. La plupart des gens ont l'air totalement indifférents à ce qui leur arrive, avec leur canule au creux du bras, et leur pochette de sang qui se remplit en se balançant doucement sur le mélangeur. Ils lisent des romans, baillent aux corneilles, ou discutent avec le personnel. La personne juste devant moi est mal. Elle s'évente avec le tout petit prospectus EFS (Etablissement Français du Sang), et cherche sa respiration. Un médecin passe la voir toutes les minutes. Il finit par l'éventer lui-même avec un gros évent de fortune que lui passe une infirmière, un carton découpé. Il lui demande si « ça lui fait toujours ça », et l'autre répond « oui, toujours ». Ils discutent un peu. Le médecin lui apporte une boisson sucrée. Il dit qu'il se sent mieux, pendant que le prélèvement continue doucement.
Franchement, je me dis qu'il est bien courageux de se rendre ainsi malade volontairement, et je me demande ce qui peut bien le motiver à ce point. Pour quelques minutes encore, moi, je suis en pleine forme. J'ai la trouille mais je ne veux pas renoncer maintenant. Tant pis. Il faut au moins que j'essaye une fois, quitte à en repartir en courant pour la dernière fois de ma vie. Qu'est-ce que tous ces gens qui vont bien ont de plus que moi, pourquoi est-ce que je ressemblerai forcément à la seule personne malade du service ? Et puis si je tombe dans les pommes, et alors ?? Ça n'est pas mortel, et comme ça ne m'est jamais arrivé de ma vie, ça me fera une expérience ! Entourée de tous ces bons personnels très bien formés (environ 5 dans la salle), je ne peux rien craindre de grave… et surtout si c'est le séduisant poivre et sel, là, qui me réanime.
Arrive mon tour. On m'indique un lit. Paf et toc, antiseptique, garrot, l'infirmière est très sympa et discute bien. Elle me pique presque sans que je le réalise. Et ça commence. Je regarde les pochettes des autres se balancer, et ce faisant, j'aperçois la mienne où un fond de sang se répand déjà. Je ne m'éternise pas sur la question, je préfère bien franchement voir celles les autres. La mienne ne m'enthousiasme guère.
Le sang, c'est ce qui oxygène l'organisme. Quand on manque de sang, par exemple dans un oedème pulmonaire sur les hauts plateaux de l'Himalaya, quand toutes les cellules de l'organisme se vident de leur eau et la répandent dans le sang, qui prend alors une consistance à mi chemin entre une dilution homéopathique et un Rosé de Provence, on ne meurt pas de malaise, de fatigue, ou de je ne sais quoi, mais d'étouffement. La respiration s'accélère, s'approfondit, mais comme elle devient impuissante à remplir sa fonction d'oxygénation, le cerveau n'ayant plus assez d'oxygène, il se débranche. Alors on tombe en léthargie, inconscient. En l'absence rapide d'un apport de transporteur d'oxygène, donc de sang, on meurt d'asphyxie.
Toutes ces belles pensées du savoir biologique conquis de haute lutte par nos meilleurs chercheurs, me réjouissent énormément, à l'instant. Mon pouls s'accélère, la sueur perle… et effectivement, ma respiration s'accélère. On est là en train de me mettre en oedème pulmonaire artificiel, sauf qu'à la place des montagnes du Kilimanjaro, j'ai une grande bâche plastique sous les yeux. J'y perds, au moins pour le paysage. Mais à vrai dire j'hésite encore avec l'hémorragie interne. L'hémorragie interne, ça n'est pas grave, à part d'être mortel. C'est juste que le sang sort de la circulation et se répand entre les tissus, un peu comme dans cette poche, là. Comme il n'est plus présent dans le système vasculaire, c'est tout à fait identique à l'oedème : la respiration ne sert plus à rien, elle est privée de sa fonction oxygénante, et on meurt d'asphyxie. Seulement voilà, quitte à mourir
d'hémorragie interne, j'aurais voulu au moins m'éclater à moto. Ça n'est pas juste, je fais les plus grands efforts de prudence, et voilà qu'il m'arrive quand même une hémorragie interne, externe, si j'ose dire. Les premiers symptômes de ces deux légères petites gênes létales, sont simplement ceux de l'étouffement. Vertige et manque d'air. Je les ressens. Je me prépare déjà à perdre conscience et j'ai une dernière pensée optimiste pour le médecin séduisant qui va tenter de me réanimer.
Toutefois, à part d'étouffer et de perdre conscience, je suis très en colère contre moi-même. Pourquoi est-ce que tous les autres gens se sentent bien et pas moi ?!? Non, sérieusement, c'est puéril, j'ai dû me tromper, et en réalité, il se pourrait que j'aille relativement bien moi aussi. Ça n'est pas du tout ce que je perçois, mais dans ce cas, c'est simple, j'ai qu'à percevoir autre chose. Il me semble alors que regarder les gens autour de moi ferait une bonne perception candidate à me changer les idées.
D'abord, il sont presque tous en train de lire. Ah ça, je regrette bien de n'avoir pas pris un livre (pas un roman, je suis incapable de lire un roman). Et puis il y a une autre perception qui retient soudain mon attention. Avant de mourir, j'entreprends de m'y intéresser. Il s'agit de la machine à colmater les tuyaux de poches. Au bout de la poche, il y a le petit tuyau qui a recueilli le sang de votre bras. Après le don, il faut couper le tuyau tout en le refermant immédiatement pour que la poche ne coule pas. Oubliez les ciseaux, la colle, les agrafes, le scotch, le noeud de marine ou tout autre procédé préhistorique. Maintenant il y a la soudeuse diélectrique. On fait entrer le petit tuyau dans la fente quelques secondes. En plus d'y être mécaniquement aplatie, la zone de contact est soumise à un champ électrique radiofréquence. Le champ oscillant excite les pôles diélectriques du PVC, qui se mettent plus ou moins en phase avec le champ.
Le déphasage produit l'échauffement du matériau. Il fond, il se soude. Le petit tuyau ressort tout colmaté, scellé, et des deux bouts à la fois. L'opérateur le titille un peu, et paf, il se casse tout seul au milieu de la zone soudée, et ça vous fait une belle poche hermétiquement fermée. C'est réjouissant et justement, ça me réjouit. J'observe le personnel entrer et sortir les petits tuyaux devant la machine, et je me demande s'ils ont conscience de bénéficier d'une technologie extraordinaire que nos parents, il y a seulement 30 ans, auraient pris pour un cadeau des extra terrestres avancés.
Pendant ce temps, un personnel prépare une grande glacière pour y entasser les petites poches remplies. Et tout le monde discute agréablement.
C'est alors que je me souviens qu'il faut presser toutes les trois secondes sur la baballe élastique qu'on m'a mise dans la main. 3 secondes de pression, 3 secondes de relâche, et ainsi de suite. Tiens justement comme l'infirmière revient, je lui demande, avant de mourir d'hémorragie interne artificielle, pourquoi il faut presser. Elle me dit, et ben voilà, quand on vous a mis l'aiguille, vous étiez à un débit de 16 ml par minute, et là comme vous pressez, vous êtes passée à 70 ml / mn. Ah ça !!! Forcebleu !!! Je redouble d'application et compte religieusement les secondes trois par trois.
Mais voilà, dans le temps que j'ai pensé à l'oedème foudroyant, à l'hémorragie fatale, aux romans, à la belle soudeuse diélectrique, à la glacière rigolote et finalement au débit en millilitres, ça fait déjà plus de 10 minutes que je suis en train de mourir d'asphyxie artificielle présupposée. Il convient donc de faire le point une dernière fois dans ma courte vie révolue. Je regarde autour de moi. Je tourne la tête et les yeux. Pas le moindre vertige. Je m'examine brièvement. Je respire tout à fait calmement et les sueurs sont passées. Bref, il faut se rendre à l'évidence, plus ça va, mieux ça va. Toute inquiétude, tout malaise, a disparu. Je me sens à nouveau tout à fait normale, comme avant d'entrer, et même mieux, la trouille en moins.
Il me vient alors quelques pensées rêveuses qui bien vite sont interrompues par le « c'est fini ! » de l'infirmière. Par prudence, et ainsi qu'il m'est conseillé, je m'assois quelques secondes avant de me mettre debout, mais en fait je n'ai plus aucun symptôme du tout, c'est comme si on ne m'avait rien fait. J'ai eu tous mes symptômes au début du prélèvement, précisément dans la zone où ils ne pouvaient pas encore avoir la moindre base physiologique : ils étaient de simples symptômes d'angoisse.
A vrai dire, il est impossible, lors d'un don de sang par un donneur à la santé normale moyenne et au poids moyen (5 litres de sang), de ressentir le moindre symptôme physiologique. Et voilà pourquoi.
Dans tous les centres sanguins du monde, le volume prélevé est identique, car il est fixé au niveau mondial par les normes de l'OMS. Il est d'environ 450 ml, soit moins que 500. Cette barrière des 500 ml correspond à la définition internationale des premiers dangers d'une « hémorragie ». Elle a été fixée pour les gens qui souffrent d'anémie chronique dans les pays émergents. Même en cas d'anémie sévère, un prélèvement de 450 ml n'entraîne donc pas d'effets secondaires sur la santé.
Pour un sujet sain, les chiffres sont tout différents.
Une hémorragie ne commence à nécessiter des soins qu'à partir d'une perte de 1500 ml ! Ainsi, par exemple, un accouchement fait perdre de 500 ml à plus de 1000 ml de sang, et dans nos pays ne nécessite aucun soin spécifique de compensation.
Tandis que les premiers effets de psychologie dynamique (anxiété) peuvent survenir dès la perte de la première goutte (0,05 ml !), les premiers effets cognitifs (confusion mentale) apparaissent après une perte de 1700 ml.
Le choc hémorragique, qui menace le diagnostic vital, n'est atteint qu'avec une perte de la moitié de tout le sang de l'organisme, soit 2500 ml.
Le transport d'oxygène devient impossible quand on perd 70% de tout son sang, soit 3500 ml.
Le don de sang normalisé par l'OMS, avec ses 450 ml, est donc d'un volume plus de trois fois inférieur à celui des premiers effets secondaires statistiques (1500 ml), lesquels même arrivés au niveau de ce seuil, restent encore parfaitement enfantins à traiter, par des procédés standardisés consensuels chez les spécialistes internationaux. Le don de sang est absolument dénué de tout effet secondaire sur la santé immédiate. On ne peut que se réjouir que la collecte du sang, à notre époque, soit si facile pour le donneur, et si bien organisée et réglementée.
Toutefois, il faut bien finir sur quelques petites touches critiques, mais j'espère, constructives.
Cette valeur extrêmement faible de 450 ml assure la totale innocuité du don pour le donneur statistique mondial, y compris les anémiques des pays émergents. Pour le donneur sain des pays médicalisés, un don de un litre (1000 cl) resterait de même, totalement inoffensif. Partageons la poire en deux, et mettons le don à 750 ml. Augmenter le volume du don de cette proportion modique reviendrait en équivalence à ce qu'il y ait du jour au lendemain 50% de donneurs en plus, alors qu'actuellement les établissements du sang pleurent après les donneurs. Pourquoi ne pas établir des normes différentes pour les pays médicalisés et pour le reste du monde ? Pourquoi, au moins, ne pas laisser le choix au donneur, dans nos contrées, entre un don « léger » (450) et un don « plein » (750) ?
Mais il y a encore d'autres pistes à fouiller : il y a un léger paradoxe, qui hélas révèle un malaise profond de la recherche internationale. Le prélèvement de 450 ml rend impossible un effet physiologique. Tout symptôme ressenti est donc de nature psychologique. Y a-t-il déshonneur à éprouver une angoisse, une peur, et même une panique ? Est-ce honteux ? Pourquoi alors traiter ces inquiétudes par des soins médicaux, inclinaison du lit, aération, jus de fruit ? Laisser croire au donneur qu'il peut éprouver un symptôme organique ? Que c'est le sucre du jus de fruit, ou le surplus d'irrigation à sa tête qui lui fera du bien ? Il y a beaucoup d'inexactitudes et de confusions dans cette démarche. Hélas elle révèle une importante faille de notre système. Actuellement, il n'y a plus aucune méthode psychologique enseignée aux médecins. Le jus de fruit a effectivement un rôle bénéfique, c'est celui de faire plaisir, d'apporter de la ch
aleur humaine, et de détourner l'attention du donneur angoissé. Les soins agissent par la confiance que le donneur éprouve pour son soignant, ce que les médecins clairvoyants apprennent par leur expérience, non par leurs cours de fac. Or, les résultats élémentaires de psychologie dynamique, celle des idées et des sentiments, enseignent que ce type d'angoisse passagère est efficacement atténué en focalisant l'attention du sujet sur un objet extérieur. Quand on n'est pas malade, il suffit de penser à autre chose que la maladie pour être tout de suite en pleine forme.
Il suffirait de demander au donneur de faire une petite division, une lecture attentive d'un paragraphe, d'écrire quelques lignes, ou mieux, de poser lui-même les étiquettes de ses tubes, pour que tous ses symptômes disparaissent. Occuper le donneur à des petites tâches précises et utiles au service serait bénéfique à l'ensemble de la chaîne, économiserait des forces et de l'argent (au moins les jus de fruits !). Cette méthode aurait en outre l'avantage déontologique de ne pas tromper le donneur sur la nature réelle de son trouble, qui n'est pas physiologique comme on le lui fait croire, mais psychologique, et accessoirement, rendrait enfin justice à tout ce savoir psychologique qui s'est perdu depuis les années 30, et redorerait un peu le blason de cette fascinante discipline en la rendant facilement utile et efficace dans nos vies réelles.
Bref donnez votre sang en toute confiance, et si vous avez peur des « symptômes », prenez quelque chose à faire de précis qui vous occupe efficacement les idées environ 10 minutes, ça n'est pas plus compliqué que ça !

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