Psychotérapée

Psychotérapée

Au pays des psys, le borgne est aveugle, disait Freud le jour où il a été en forme (il n’y en a eu qu’un). Une citation historique qui introduira ce petit commentaire du projet de loi du député Bernard Accoyer, du 14 octobre 2003, visant à réglementer en France l’usage du titre de « psychothérapeute ».
Il y a actuellement, en France, environ 702 filières différentes pour apprendre de la psychologie. Seules deux se suivent à l’université, et fournissent un diplôme d’état : celui de psychiatre, une spécialité de médecine, comme cardiologue, et celui de psychologue, obtenu par un cursus de psychologie à la fac. Les 700 autres filières (chiffres du ministère en 2002, recensées pour le projet d’évaluation de ces pratiques) sont des formations libres dispensées par des associations ou des entreprises, qui aboutissent à des diplômes ou certificats internes à ces structures.
La psychothérapie est le fait de soigner un trouble psychique par une méthode psychique. Aucune des deux filières d’état ne forme à la psychothérapie :
1) Le psychiatre est formé d’une part à la nosographie, c’est-à-dire au diagnostic des troubles à partir de deux classifications, le DSM-IV publié par l’American Psychological Association (APA) et la CIM-10 européenne, d’autre part à la prescription chimiothérapique (anxiolytiques, neuroleptiques et antidépresseurs). Dans le cursus de psychiatrie, quelques heures de culture générale sont dévolues à une présentation de psychothérapies, comme les thérapies brèves, cognitivo-comportementales, familiales, et psychanalytiques.
2) Le psychologue universitaire, après un tronc commun, se spécialise dans l’une des nombreuses branches de cette discipline. Psychologie cognitive, différentielle, clinique, sociale. La psychologie clinique est une spécialité de troisième cycle. Malgré sa dénomination, elle n’est nullement une formation psychothérapeutique, mais théorique. On y apprend des modèles de psychismes conçus à partir des données de la psychopathologie. Depuis les années 70, le modèle psychanalytique est dominant, surtout sous sa forme freudienne. Le psychologue clinicien est un chercheur travaillant sur ces modèles pour les approfondir, les valider ou les invalider, il n’est nullement dans ses attributions de soigner qui que ce soit.
Certains psychiatres motivés peuvent souhaiter s’initier à la pratique d’une psychothérapie. Certains psychologues cliniciens peuvent avoir envie de se documenter directement sur les troubles psychologiques, et donc, s’occuper eux-mêmes de patients. Les membres de ces deux populations se retrouvent alors dans le même cas : ils doivent entamer une démarche à titre personnel, aller frapper à la porte d’organismes privés, aussi libres du contenu de leur cours que de toute réglementation. Et c’est là qu’ils se retrouvent en face des 700 autres filières mentionnées au début.
De la Bio-énergie au Cri Primal, en passant par l’Analyse Psycho-Organique, l’Ennéagramme, le Feng Shui, l’iridologie, la psychanalyse, la phosphénologie, le Reiki, le Training Autogène ou autres Rebirth, toutes ces communautés ont vocation à offrir des psychothérapies de leur cru, extrêmement lucratives, et forment aussi des psychothérapeutes de leur obédience. Ces stages sont ouverts sans condition de formation initiale, tout un chacun peut s’y inscrire et y obtenir son certificat.
à la suite d’une de ces formations, un psychiatre, un psychologue clinicien, ou votre garagiste, peut faire apposer sur sa porte une jolie plaque dorée à l’enseigne « Psychothérapeute », et recevoir des patients à 100 ¤ la demi-heure (après toutefois s’être déclaré à l’URSSAF ou la CIPAV). Mais plus subtil encore. Pour apposer sur leur porte cette jolie plaque dorée, nos psychiatre, psychologue ou garagiste n’ont à vrai dire même pas besoin de suivre quelque formation que ce soit. Car le titre est légalement libre, autant que tyrosémiophile (collectionneur de boîtes de Camenbert). Actuellement en France 7500 psychothérapeutes sont psychiatres ou psychologues, et environ autant ne le sont pas.
Le projet de loi du 14 octobre 2003 vise à interdire l’usage du titre de psychothérapeute à toute personne ne justifiant pas d’un diplôme de troisième cycle de psychologie ou du titre de médecin. Son intention affichée est la lutte contre les sectes, qui avait pris son envol après le suicide collectif de l’Ordre du Temple, dans le Vercors, en décembre 1995, étant donné que certaines communautés psychothérapeutiques semblent constituer des points d’entrée déguisés pour des sectes. Est également visé le problème de santé publique consistant à menacer la crédulité de clients mal informés. Mais nous voyons poindre ici plusieurs paradoxes.
1 – Ce projet de loi revient à réserver le titre de psychothérapeute aux diplômés d’état. Or, comme nous l’avons vu, aucun diplôme d’état ne forme à une psychothérapie. L’argument selon lequel les psychothérapeutes seront diplômés d’état est donc caduc car ils ne le seront pas… en psychothérapie ! La seule façon d’obtenir des psychothérapeutes diplômés d’état serait d’ouvrir un cursus de psychothérapie à l’université. « Bonjour, je suis philatéliste diplômé d’état… en littérature bien sûr !!».
2 – Les diplômés d’état qui se formeront, comme par le passé, à une psychothérapie, recevront un second titre légal, psychothérapeute, surajouté à leur diplôme. Ce n’est donc pas leur formation universitaire qui sera visée par cette homologation surnuméraire, mais bien leur stage privé. Autrement dit, c’est la psychothérapie choisie, aussi ésotérique soit-elle, qui sera validée par le titre de psychothérapeute : bien loin de brider certaines pratiques contestables, une partie de celles-ci accèdera au contraire, pour la première fois, à une homologation d’état qu’elle n’avait jamais eue.
3 – Quant aux psychothérapeutes non diplômés d’état, quelle plus simple pirouette que de remplacer « psychothérapeute », sur leur plaque dorée, par « psychothérapie », qui n’est pas un titre, ne peut donc être protégé par la loi, pas plus d’ailleurs que psychiatrie ou psychologie. Si demain matin, vous décidez pour arrondir vos fins de mois, de vous autoproclamer, carte de visite à l’appui, spécialiste de « psychiatrie bio-kinésiologique », c’est parfaitement légal. La préoccupation de santé publique visant à garantir l’information des consommateurs de psychothérapies libres tombe donc aussi à l’eau, car il est fort probable que les clients ne fassent guère de différence entre l’ancienne plaque « psychothérapeute » et la nouvelle « psychothérapie ».
Quel que soit le terme employé, aucun psychothérapeute ne sera gêné dans sa pratique, et à mon sens, ils lèvent les boucliers pour montrer qu’ils existent, pas plus. Le problème est donc de fond et non de forme : le principe implicite est aujourd’hui de n’être remboursé que sur l’affiliation étatique du praticien que vous consultez, nullement sur le type de thérapie choisie : si vous optez pour la chromatothérapie, il suffit actuellement, pour être remboursé, de trouver un psychiatre chromatothérapeute (mais vous y serez de votre poche si vous consultez un chromatothérapeute plombier de formation). Si vous souffrez de vertiges ou de tachycardie, cherchez si vous voulez un médecin acupuncteur ou homéopathe, et vous serez remboursé (mais vous y serez de votre poche si vous consultez un acupuncteur ou un homéopathe avocats de formation). Ici, le projet de loi de M. Accoyer n’y changera absolument rien.
Non, le débat de fond est une fois encore esquivé : si le type de thérapie choisie n’y est pour rien dans la reconnaissance légale, c’est-à-dire pour nous les patients, dans le remboursement par la Sécu, si la pratique effective n’est rien devant la formation initiale, fut-elle entièrement distincte, c’est que l’état est impuissant devant l’évaluation des thérapies, tant organiques que psychologiques.
Autour de 1900, la recherche psycho-médicale, au sein de laquelle l’école française était des plus prestigieuses notamment avec Pierre Janet, comptait des branches très actives, osant aborder à bras le corps la question de la suggestion, c’est-à-dire l’influence des idées sur les organes, de la force idéo-motrice, l’influence des idées sur les mouvements. Ces concepts profonds et complexes commençaient à éclairer ce qui avait de tout temps semblé d’insondables mystères pour l’humanité, à savoir l’interaction entre le psychisme et le corps : les maladies sans raison, les guérisons miraculeuses, les révélations mystiques, le spiritisme, les pouvoirs kinésiques. On s’y attelait ferme, et d’importants résultats furent obtenus. Puis… plus rien. Après la seconde guère mondiale, la psychologie prit d’autres directions et ces recherches furent oubliées. Nous voilà donc à ce jour dans la situation des connaissances ayant précédé ces pionniers, soit 1850. Négliger ces acquis nous fait prendre le diplôme comme critère de validation d’une thérapie, ce qui revient à prendre la couleur de la couverture comme critère d’évaluation d’un roman.

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