Clinique-fiction : prologue

Clinique-fiction : prologue

Petite introduction à la clinique-fiction, une discipline à développer.
Il n'existe plus, en psychologie, dans la recherche en laboratoire, de spécialité unifiée consacrée à l'étude de nos sentiments, comme par exemple les sentiments d'amour, de haine, de joie, de fatigue, de peur, d'espoir. Dans les laboratoires, ces questions sont parfois abordées de façon isolée, par des sondages statistiques qui ne trouvent pas d'interprétation dans le cadre d'une théorie cohérente. Comme ces thèmes nous intéressent tous, ils n'ont pour autant pas été abandonnés : ils sont maintenant le fond de commerce d'une foule de communautés privées hors recherche, du travailleur indépendant et autre « coach » à des associations internationales, en passant par les cabinets « psychologiques » de quartier. Malheureusement ces écoles sont toutes rivales et proposent chacune un modèle du psychisme différent de la voisine, de sorte que globalement il est impossible, en se référant à ces communautés, de savoir quoi penser de ces questions.
La situation n'a pas toujours été aussi sombre et il fut un temps où une spécialité de psychologie s'intéressait, dans la recherche en laboratoire, à ces thèmes passionnants, et avait déjà produit quelques avancées remarquables des savoirs. C'était la « psychologie dynamique », terme fixé par Pierre Janet (1859-1947), son meilleur représentant.
Pour étudier et comprendre les sentiments en laboratoire, la première étape consistait à interroger les sujets sur ce qu'ils ressentaient ou pensaient, et sur tout le reste de leur conduite, ainsi qu'à leur faire exécuter quelques tâches, au laboratoire et aussi chez eux ou à leur travail. Chaque sujet, sain ou malade, constituait ce qu'on appelait un « cas clinique ». L'enquête clinique continuait en interrogeant, si possible, plusieurs personnes proches des sujets, qui venaient confirmer ou modérer le témoignage de première main. Au terme de l'enquête clinique, on avait ainsi une idée non seulement de ce que les sujets ressentaient, mais aussi de ce qu'ils faisaient, au même moment, comme actions concrètes. La mise en forme finale de l'enquête clinique a été appelée par Pierre Janet « l'analyse psychologique », terme promis à un bel avenir (après un léger remaniement aisément identifiable) dans certaines communautés privées, hors recherche, fort actives médiatiquement.
En bref, l'analyse psychologique, sous-tendue par l'enquête clinique, avait pour but de produire un tableau combinant les actions et les sentiments (paroles) des sujets, après quoi des hypothèses pouvaient être formulées concernant leurs rapports mutuels, judicieusement encadrées par les débuts prometteurs de la théorie unifiée de psychologie dynamique. La psychologie dynamique ayant disparu des laboratoires, il n'existe plus actuellement non plus, dans la recherche, d'analyse psychologique avec ses recueils détaillés de témoignages des sentiments et des actions associées, et le terme « d'enquête clinique », de nos jours, a pris un sens différent.
Toutefois, si l'on veut conserver à l'expression son sens d'origine, c'est à dire l'observation des actes et des sentiments simultanés des sujets (tout en se maintenant à l'écart du fouillis des communautés privées toutes rivales), il existe actuellement, et à vrai dire, depuis tous temps, une source inépuisable de « cas cliniques » tous prêts, de sujets dont les paroles sont déjà dûment consignées par écrit ou sur des bandes sonores, accessibles à tous pour commencer l'analyse psychologique : ce sont les oeuvres de fiction, les films et les romans, du moins ceux à caractère psychologique.
Les oeuvres à caractère psychologique ont comme formule de se placer à la limite du vraisemblable, de sorte que les personnages (les sujets) et les contextes soient au moins tout juste crédibles, car le lecteur ou le spectateur doit être « édifié » (plus qu'étonné) par la « justesse » de caractères, de répliques et de situations qui semblent possibles, ou presque, dans son quotidien. En réalité, cette justesse est souvent une illusion, pour une raison simple que Pierre Janet exposait déjà dans les années 1900 : pour édifier le public, les sujets dépeints doivent généralement présenter quelque caractéristique psychologique exceptionnelle, tout à fait rare dans la « vraie vie ». Voilà pourquoi la psychologie dynamique a d'emblée été développée autour de l'analyse de cas pathologiques. Les sujets malades ont évidemment la même psychologie que tout le monde, sauf que chez eux certains traits de caractères sont accentués, parfois démesurément grossis. De la sorte, la maladie psychologique constitue une « expérimentation naturelle », un microscope psychologique que le psychologue n'a pas besoin de fabriquer lui-même.
Si la « justesse » des caractères est donc souvent une illusion du public de l'oeuvre, elle n'est due, chez les meilleurs auteurs, qu'à un agrandissement démesuré de certains traits psychologiques réels, non à leur fausseté. L'illusion du public a la même origine alors, que le formidable potentiel de ces oeuvres pour le psychologue : en utilisant le même procédé de grossissement sélectif que l'ancienne psychopathologie, les bonnes oeuvres de fiction psychologique satisfont à des critères simili-janétiens en constituant, cette fois, une « expérimentation artistique ». De ce fait, elles permettent l'analyse psychologique en livrant clé en main des cas clinique de sujets non pas (trop) faux mais plus ou moins accentués. Quoique fort aptes à décrire les cas d'affaiblissement comme la clinique réelle, mais alors sans originalité particulière sur elle, ces oeuvres donnent toute leur mesure, ce me semble, en produisant des cas cliniques par exagération de la force, soit impossibles soit extrêmement difficiles à trouver dans la réalité, et qu'illustrent fort bien, en particulier mais pas seulement, quelques super-héros. Les meilleures de ces oeuvres forment donc un ensemble original et assez bien délimité, qu'on pourrait utilement qualifier de « clinique-fiction », à côté d'orientations déjà reconnues, comme la science-fiction ou la politique-fiction. Cette dénomination regrouperait les oeuvres, spécifiquement, par l'intérêt exceptionnel que leurs cas cliniques et leur contenu psychologique présentent pour des psychologues d'orientation dynamique, permettant l'exercice (d'entraînement) d'une analyse psychologique d'autant plus intéressante et urgente qu'en la disparition de la psychopathologie historique et des méthodes différentes des psychologies cognitive et sociale, peu d'expérimentations de laboratoire permettent hélas actuellement. Par extension, j'appellerai clinique-fiction à la fois le type d'oeuvre et l'analyse de psychologie dynamique qu'elle permet.
Avertissement : on considère que l'oeuvre de l'artiste est l'enquête clinique préalable à l'analyse psychologique proposée ici, comme si les deux étapes s'étaient toujours succédées, ainsi qu'il en va au laboratoire, les réunifiant donc en un unique ouvrage imaginaire de clinique-fiction. De ce fait, les petits textes qui suivront (peut-être) ne raconteront aucun faits ou événement de l'oeuvre d'origine et ne pourront être compris qu'après avoir lu les romans ou vu les films mentionnés.

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