Double interprétation d'un cas clinique

Double interprétation d'un cas clinique

Il s'agit dans ce petit texte de donner simultanément deux interprétations divergentes d'un cas clinique pathologique. Le cas en question, très fascinant, a été publié récemment par un psychologue en fonction – qu'en la circonstance nous rebaptiserons Béla – dans un ouvrage de psychologie pratique à l'usage des intervenants de terrain. Dans les pages en question, toute la situation est dès les prémisses interprétée par Béla en termes psychanalytiques, cadre également des prescriptions thérapiques, et des conclusions. Le cas a été traité avec succès. Mon but ici est de montrer comment deux cadres théoriques en tous points différents et – surtout – parfaitement incompatibles entre eux pourraient conduire identiquement aux mêmes prescriptions thérapiques et au même succès de l'intervention. Comme vous l'aurez deviné, l'interprétation alternative que je vais proposer ici est janétienne. Pour les besoins de la cause, nous imaginerons un psychologue janétien nommé Félix. Il convient de souligner que malgré tout ce qui sera dit ici, les psychologues d'autres écoles, et a fortiori ceux qui se consacrent plutôt à la recherche expérimentale de terrain (« clinique »), ne pourront pas prétendre à quelque légitimité que ce soit tant qu'ils ne s'efforceront pas, eux aussi, de se confronter au terrain et à toutes ses difficultés, et de publier leurs résultats, au moins dans des livres en préparation de le faire un jour dans la recherche. Il est bien beau de critiquer le travail des autres, mais jusqu'à preuve du contraire, ce sont surtout les psychanalystes (et d'autres), qui jusqu'à présent affrontent les défis et les problèmes de la thérapie bien concrète…. et récoltent – légitimement – les bénéfices de ses quelques succès. Je dois dire aussi que Béla explique dûment dans cet article que pour les besoins éditoriaux il a dû amputer son exposé clinique d'une grande partie des données recueillies, tandis qu'ici, pour les besoins de ce texte, je l'ampute à nouveau considérablement par rapport à cette version déjà abrégée. Au final, il se pourrait donc que je trahisse passablement (bien involontairement) la réalité du contexte qu'a connue ce professionnel. Cette tentative doit donc être considérée au seul plan méthodologique qu'elle tente de suggérer.
LE CAS CLINIQUE
Samira, 9 ans, est une petite fille d'origine marocaine qui a un trouble de la lecture. Son observation, comme les tests cognitifs et projectifs, indiquent cependant une bonne intelligence et des aptitudes tout à fait honorables. La considération de la famille montre un père équilibré, aimant, disponible et assez avisé, deux enfants aînés que Samira ne semble pas aimer beaucoup, et une mère par contre carrément malade, souvent absente et agressive envers elle, que la petite aime encore moins que sa fratrie. Samira répète que son père non seulement s'occupe bien d'elle, mais même encore mieux que de ses deux aînés, et elle ajoute régulièrement « c'est normal puisque je suis la plus petite ». Pour ce problème de lecture, elle est suivie depuis plusieurs années par une orthophoniste, chez laquelle c'est son père qui la conduit, dès qu'elle rechute et a besoin à nouveau d'une série de séances.
LES DOUBLES INTERPRéTATIONS éTAPE PAR éTAPE
L'attention du psychologue, Béla, est d'emblée attirée par l'amour que Samira exprime pour son père, qui tranche visiblement avec celui atténué ou très peu marqué pour sa fratrie et sa mère respectivement. Vu l'âge de Samira et l'amour presque exclusif qu'elle réserve à son père, Béla est immédiatement « mis sur la voie » d'un complexe d'¼dipe mal résolu. Il lui apparaît que le noeud du problème pourrait bien être là : le père trop « couvant », trop protecteur, pourrait bien empêcher sa fille de résoudre son ¼dipe.
L'attention du psychologue janétien, Félix, est retenue par plusieurs éléments saillants, à la seule exception…. du père (!!) qui visiblement est le seul paramètre de la situation à ne pas poser de problème à Samira. En vertu de l'importance cruciale des relations sociales, majeures chez les adultes et encore plus importantes dans l'enfance, Félix tentera d'approfondir la relation de Samira à sa fratrie et à sa mère, dont elle témoigne explicitement le désamour, et laissera de côté – pour l'instant – la question du père.
Lancé sur la voie de « l'¼dipe », Béla convoque les parents pour un entretien.
Lancé sur la voie de la fratrie et de la mère, Félix convoque les parents pour un entretien.
Seul le père, comme toujours unique répondant, se présentera à l'entretien, et aux suivants.
Pour préciser le statut « oedipien » de Samira, Béla indique au père que sa fille lui semble un peu « trop proche » de lui, et l'interroge plus avant sur ses rapports avec sa fille.
Pour préciser le statut de Samira au sein de sa fratrie et vis-à-vis de sa mère, Béla interroge le père sur ces thèmes.
[Là il faut noter que – hélas – nous ne pouvons pas savoir ce que le père aurait répondu à ce type précis de questions différentes de la part de Félix. Toute l'approche aurait peut-être divergé dès cet instant… en effet, il se produit un coup de théâtre à cette question de Béla] : le père – avisé, on vous l'a dit ! – comprend que Béla fait allusion, sans le dire, à l'¼dipe. Il avoue alors qu'il y avait lui-même pensé depuis longtemps et il admet qu'effectivement, sa conduite (involontaire, forces majeures matérielles entraînant de la promiscuité) a fort bien pu maintenir sa fille dans le complexe, au delà de l'âge normal pour sa résolution.
Béla jubile d'un tel aveu inespéré du père, et lui explique alors que puisqu'il est lui-même conscient de la situation (de la vérité, même), il va devenir son meilleur allié pour aider Samira à résoudre son complexe d'¼dipe, ce qui vraisemblablement guérira également son problème de lecture : la thérapie va consister – fort logiquement – à ce que le père se distancie petit à petit de sa fille, de sorte de l'aider à résoudre son ¼dipe. En un mot, cause directe et bien involontaire de l'allongement du complexe d'¼dipe, le père va avoir pour tâche d'autonomiser sa fille.
[Ici, pour garder le fil, nous sommes obligés de considérer que Félix, malgré sa question toute différente, aurait obtenu du père la même révélation concernant ses soupçons antérieurs sur l'¼dipe de sa fille].
Félix accueille avec une bienveillante neutralité cette interprétation du père mais recadre le contexte en lui expliquant que néanmoins, vu les rapports assez mauvais de Samira avec le reste de sa famille, c'est lui, le père, qui constitue encore son meilleur allié potentiel pour aider l'enfant à trouver sa place dans la fratrie et auprès de sa mère. La thérapie va consister – fort logiquement – à ce que le père, tout en maintenant tout l'amour qu'il voue à sa fille, la traite moins en bébé parce qu'elle est « la plus petite », lui autorise des activités qui se rapprochent plus de ce qu'il permet déjà aux deux aînés ou lui en réserve certaines spécifiquement à elle. En un mot, seul soutien efficient de sa fille, le père va avoir pour tâche d'autonomiser Samira.
écoutant indistinctement les prescriptions identiques (!!) de Béla et de Félix [à base de principes théoriques en tous points divergents], le père aimant, disponible et avisé entreprend d'autonomiser sa petite, en la couvant moins, en cessant de la surprotéger, en lui donnant des responsabilités de son âge réel, des permissions d'agir en accord avec ses vraies capacités, qui la font elle aussi, se sentir – enfin – « plus grande ».
Béla : grâce à la distanciation que son père a réussi à mettre entre lui et sa fille, Samira a rapidement pu surmonter son ¼dipe. Sa compétence de lecture est revenue.
Félix : grâce aux actions efficaces, de son âge, que son père a enfin autorisé Samira à effectuer (ou dont il lui a prodigué la nouvelle opportunité, pour l'occasion), l'enfant ayant enfin un espace de liberté indépendamment des aspirations de ses aînés – et des agressions de sa mère dépressive – s'est réalisée et a trouvé en même temps sa place et un nouveau goût à la vie. Sa compétence de lecture est revenue.
L'EXPOSé DU CAS EN PSYCHOLOGIE DYNAMIQUE
L'illusion a été parfaite jusqu'au bout : l'amour du père a produit simultanément l'hypothèse de l'¼dipe et de la surprotection, l'¼dipe et la surprotection ont tous deux conduit le psy à distancier le père de la fille, la distanciation réussie a produit simultanément l'hypothèse de « l'¼dipe résolu » et d'une moindre surprotection. Il faut noter qu'en dehors des cas pathologiques, une large part statistique des troubles des enfants a pour origine au moins partielle soit une surprotection soit une surpermissivité de la part des parents. Le modèle d'¼dipe a donc, par hasard, un effet presque à tous coups bénéfiques, qui est au moins d'attirer l'attention du psychologue sur la conduite des parents. En outre une surprotection ou une surpermissivité se prêtent naturellement bien à une traduction en termes « oedipiens » et « contre-oedipiens », pourvu qu'on sache contourner l'obstacle des sexes réels quand malheureusement on n'a pas tiré exactement les bons numéros, comme ici dans le cas de Samira et de son père. Je suis sûre qu'un minime arrangement aurait suffi en un clin d'oeil, ici, pour maintenir le diagnostic et les prescriptions identiques… si Samira avait été un garçon ! On peut certainement noter, aussi, un curieux couplage entre la théorie et la pratique des psychologues expérimentés (comme Béla) : si on y réfléchit un instant, pour cette orientation théorique le complexe d'¼dipe constitue le fait majeur et incontournable de l'enfance autour de 6-7 ans. La plupart des cas d'enfants rencontrés doivent donc absolument s'interpréter dans ces termes (pratiquement, la tâche du psy est juste « d'analyser l'¼dipe du cas », à chaque fois). Or, un psychologue expérimenté est néanmoins confronté à la variété des situations réelles pré-existant à tout repliement unidimensionnel à l'¼dipe (ou autre) : on imagine sans problème, alors, que la pratique de ces intervenants devient rapidement, avec le temps, d'acquérir une parfaite dextérité à plaquer plus ou moins artificiellement des concepts et vocables oedipiens sur n'importe quel cas rencontré les plus différents, alors qu'en pratique ils distinguent bel et bien, intuitivement, la variétés de situations bien plus fines et diverses que ne leur permet leur théorie de base, et parviennent donc assez souvent quand même à leur trouver une solution assez adaptée, laquelle au fond aura été purement empirique. L'inconvénient majeur de cette façon de procéder est que seuls les psy très expérimentés pourront rencontrer le succès thérapique, puisque non seulement leurs théories ne les guident pas vers l'explication réelle du problème, mais qu'en outre ils doivent apprendre à surmonter les obstacles qu'elle pose activement à une observation objective.
Voici maintenant, en quelques mots simples et très résumés, la position de la psychologie dynamique expérimentale sur cet effet bénéfique.
Samira souffrait probablement avant tout de la maladie de sa mère, laquelle vraisemblablement était elle-même « méchante » et agressive envers sa fille pour la cause de l'affaiblissement dû à cette pathologie. L'indisposition et encore plus la méchanceté injuste d'un parent est une cause primordiale du malaise de l'enfant. Tandis qu'à l'évidence ce ne sont pas tous les cadets de trois frères et soeurs qui se mettent à souffrir, je pense que la maladie et méchanceté de la mère a été un facteur important du trouble de Samira. Mais en quoi a consisté ce trouble exactement ?
Un soucis quel qu'il soit, une difficulté de la vie, abaisse notre capacité à exploiter toute la force qui néanmoins existe en nous. Tandis que notre force globale peut rester à un bon niveau, nous pouvons perdre temporairement la capacité à l'utiliser aux fins d'actions utiles et efficaces bien ajustées au contexte. La capacité à utiliser la force qui est en nous est ce Pierre Janet appelle la « tension ». Le rôle du psychologue janétien est d'évaluer le degré de force dont nous disposons quand nous allons au mieux, de sorte de pouvoir repérer à quel niveau de tension (d'exploitation réelle de cette force) nous nous trouvons lorsque nous allons moins bien. Les tests cognitifs et divers témoignages de proches, dans le cas de Samira, ont permis de démontrer que l'enfant disposait d'une bonne force globale, statistiquement bien ajustée à son âge. Son trouble de la lecture signifiait donc un cas classique de psychasténie, c'est à dire de chute de « tension » : elle rentrait dans le groupe bien identifié des troubles par économie des forces.
Peut-être qu'on pourrait dire la chose suivante : le dernier né partage beaucoup de tendances avec ses aînés. Or il a constamment sous les yeux qu'eux parviennent à réaliser ces tendances, ces conduites, ces actions, tandis que lui, on lui dit qu'il n'a pas l'âge et il ne peut pas agir de la même façon. Une partie de ses tendances est donc à la fois plus activée que s'il n'avait pas le modèle des « grands » à la maison, et à la fois simultanément entravée parce que ce n'est pas de son âge et c'est soit réellement impossible, soit interdit (verbalement ou implicitement). La présence à la maison d'une fratrie plus âgée a pour effet de renforcer des tendances qui resteraient latentes en l'absence de ces puissants modèles d'un âge plus avancé. Quel petit ne souhaite pas faire « comme les grands », les imiter. Ne pas pouvoir le faire peut donc produire une psychasténie artificielle (activation artificielle de la tendance, entrave artificielle à son exécution). La façon dont les parents avisés s'en sortent intuitivement consiste en général à proposer au dernier né des activités rien qu'à lui, que ne partagent pas ses aînés. De la sorte ils lui créent un espace de liberté dans lequel il a ses propres tendances personnelles, et peut les mener entièrement à bien. La force et les triomphes récoltés par ces tendances réservées et bien achevées l'empêchent de sombrer dans la psychasténie des autres tendances impossibles générées par les modèles plus âgés. Samira, quant à elle, était affaiblie par la maladie et la méchanceté de sa mère, sa fratrie plus âgée lui activait sans cesse des tendances impossibles (des tentations perpétuellement insatisfaites), et son père la traitait trop comme « une petite », ne lui ménageant aucun espace de liberté de se réaliser. L'enfant affaiblie et entravée de toutes parts a subi une chute de tension et est entrée dans un processus d'économie de ses forces devenues insuffisantes (insuffisamment disponibles à son action efficace).
Quand nous perdons temporairement la capacité à utiliser toute la force dont nous disposons pourtant, une solution pratique est de répartir différemment cette force que dans les périodes de santé. Une de ces méthodes, c'est de maintenir un bon niveau d'efficacité dans presque tout, mais de « couper » une fonction fatigante, trop « coûteuse », de cesser de lui attribuer de la force. De la sorte, nous maintenons une vie « normale » sur la plupart de ses aspects, sauf que quelque part, nous avons un problème, une lacune, extrêmement localisé. Samira avait maintenu un bon niveau psychologique en tout, mais c'était au prix d'avoir « éteint » sa compétence de lecture, pour économiser sa force globale et maintenir au niveau toutes ses autres compétences. Elle avait besoin d'économiser ainsi un peu de forces pour palier à l'épuisement que lui causait une mauvaise mère et aussi, les tentations sans cesse réprimées par un père trop protecteur d'imiter ses deux frères et soeurs plus grands qu'elle, tout en n'ayant pas les siennes propres.

En quoi, psychologiquement, a consisté cette autonomisation que lui a prodiguée son père ? Ce qui redonne de la force (ou de la tension), c'est d'effectuer et de réussir les actions qu'on a envie de faire, en termes janétiens, c'est de déployer nos tendances. En fait de se « distancier », de « couper le cordon », le père aimant et avisé a avant tout donné plus d'actions à faire à sa fille. Plus d'autorisations « comme les grands », ou plus d'occasions d'agir spécifiquement pour son âge, sans lien avec sa fratrie : la petite a connu un surcroît d'actions personnelles, donc de succès, et l'exercice des tendances donne de la force. Ces nouvelles activités ont remonté sa tension et sa psychasténie a disparu : disposant à nouveau d'assez de forces libres, les économies n'étant plus indispensables en ce moment, elle a pu ré-alouer de l'énergie à la fonction qu'elle avait éteinte par économie, la lecture.
INCONVéNIENTS GéNéRAUX DE PRINCIPES THéORIQUES AD-HOC NON VALIDéS
La sempiternelle récrimination qu'on adresse à ce genre de (pointilleuse ?) critique, c'est « à quoi bon s'énerver sur la 'théorie', la thérapie fonctionne néanmoins : n'est-ce pas le résultat qui compte ?? ». Une autre version : « pourvu que les concepts soient 'opératoires' (entendez « utiles », ou « efficaces »), ne sont-ils pas nécessairement bons à prendre s'ils conduisent au résultat cherché, le soulagement du patient » ? Encore une autre version : « peu importe le flacon, etc etc » ! [clin d'oeil au webmaster…]. Et la dernière « mais puisque ça marche, BON SANG !!!???? » (ma préférée).
1) Je crois qu'il y a un problème de déontologie tout à fait fondamental à accepter d'induire chez le patient (ou ses proches) des croyances et des visions du monde (à tout le moins, du psychisme) non validés par la recherche critique et ses publications indépendantes, quand dans le même temps on dispose pourtant, en parallèle, de tels résultats dûment évalués. On n'a jamais assez souligné, quoique Pierre Janet le rappelle souvent, une circonstance réellement dramatique propre à toute thérapie active de la personnalité, quelle qu'elle soit, du moment qu'elle traite le sujet humain comme un tout, comme un « moi » unifié, acteur de son propre rétablissement : toute approche de ce type commence nécessairement par l'apprentissage, par le patient, des bases du modèle psychique utilisé par la cure. Le client doit être amené à comprendre le sens de ses symptômes et à s'auto-analyser : le thérapeute doit donc nécessairement lui donner quelques outils conceptuels, une grille de lecture, la « clé » de ses états et de ce qu'il ressent. Autrement dit, les thérapies actives de la personnalité ne se contentent pas, loin de là, de soulager leurs clients : elles les endoctrinent nécessairement, comme importante partie constitutive de la thérapie elle-même. Le client ne repart pas seulement avec un mieux-être, pas du tout, il repart AUSSI, forcément, avec la vision du monde de son thérapeute efficace, avec sa version du psychisme, de la nature humaine. Tout client soulagé par sa cure acquiert donc irrépressiblement la conviction que ce modèle de la psyché est bien « le bon », et bien « vrai », puisqu'il a marché et l'a soulagé (le thérapeute acquiert l'idée de la « vérité » de son modèle par la même « preuve par l'efficacité », ce qui est une terrible illusion épistémologique et méthodologique, dont hélas je ne peux pas discuter ici). Autrement dit, à la racine même de toute thérapie globale se pose la question éthique la plus vive, celle de la responsabilité de l'intervenant à endoctriner son client dans des conceptions plus ou moins vraies, vérifiées ou validées par les savoirs de la recherche, dans le mouvement même de pouvoir commencer à tenter de l'aider. Mais ceci, tout à fait crucial, ne peut malheureusement pas être plus développé ici et sera traité plus tard en détail.
2) le cadrage, dès le premier entretien, au sein du « complexe d'¼dipe », implique que le cas clinique aurait dû être interprété tout différemment si l'un des sexes des intervenants s'était inversé, par exemple si Samira avait été un petit garçon au lieu d'une petite fille, ou si le parent disponible et aimant avait été la mère et non le père. Outre qu'aucun résultat publié dans la recherche expérimentale ne justifie une pareille dissymétrie, la pratique du psychologue sexe-dépendant s'en trouve considérablement complexifiée, de même que ses diagnostics et traitements, à l'endroit où de simples considérations de fratries, de maladie d'un parent et d'affaiblissement consécutifs à ces problèmes légitimes et simples permettent de traiter indistinctement – avec autant d'efficacité – les enfants des deux sexes soumis aux mêmes contraintes, quel que soit le parent disponible.
3) le cadre du complexe d'¼dipe, de même, insinue une rupture fondamentale entre la psychologie de l'enfant et celle de l'adulte, au moins statistiquement. Statistiquement en effet, ce sont les enfants, vers 6 ans, qui doivent affronter cette épreuve toute particulière à l'enfance, tandis que les adultes l'ont déjà derrière eux. Cette vision dichotomique en deux psychologies distinctes brise l'unité conceptuelle et opératoire de la psychologie pratique et fondamentale, et contraint l'intervenant à se positionner plutôt d'un côté ou de l'autre (avant ou après « l'¼dipe »), à des signes arbitraires. La recherche expérimentale, par contre, aussi bien en dynamique avec Janet qu'en cognitive depuis Piaget (son élève), s'efforce depuis 100 ans de démontrer, justement, l'imperceptible évolution graduelle et continue de tous les phénomènes psychologiques de la naissance à l'âge adulte puis à la vieillesse. Les stades d'évolution psychologique, de Janet à nos jours, consistent pour les chercheurs en l'acquisition cumulative de nouvelles compétences s'ajoutant aux anciennes sans les remplacer : les mêmes lois unifiées décrivent indistinctement un enfant ou un adulte, seul le type particulier de leurs tendances / compétences leur conférant les caractéristiques de leur âge, tandis que ces phénomènes restent individuellement interprétables par le même corpus théorique… heureusement : la psychologie – au laboratoire – est « une », par définition même de toute discipline de la recherche.
INCONVéNIENTS PARTICULIERS à CE CAS
La grille théorique d'emblée imposée aux données conduit le psychologue à d'étonnantes négligences, voire de coupables silences, dans la collecte puis la prise en compte de l'ensemble du tableau clinique. Le tableau clinique présente de surprenantes lacunes sur des facteurs cruciaux.
1) Considérer immédiatement le père comme le noeud du problème, alors précisément qu'au contraire, le témoignage du patient lui réserve le seul rôle apaisant et bénéfique de la situation, relève d'une inconcevable distorsion de la réalité, et surtout, bafoue allègrement la respectabilité du témoignage du patient. Le psychologue interprète en « problème » le seul facteur positif du contexte dûment témoigné par l'enfant !! Il relève du prodige que dans ce cas, l'intervention auprès du père coïncide miraculeusement avec le besoin d'autonomisation de l'enfant. Il est certain que seule une longue expérience de nombreux succès purement empiriques permette au psy aguerri, qui a acquis un « sixième sens » envers et contre tout dictat de « sa théorie », de pouvoir surmonter l'extraordinaire obstacle qu'elle pose à la compréhension attentive du cas, et lui autorise toute liberté d'utilisation de ses concepts arbitraires, leur faisant dire n'importe quoi, ou plus précisément, les obligeant, par la force, à s'ajuster aux nécessités du contexte bien perçues, hélas, seulement intuitivement. L'expérience de tout thérapeute de toute orientation consiste finalement à savoir rapporter ses modèles arbitraires aux réels besoins de ses clients, autrement dit à procéder exactement à l'envers de ce qu'on croit généralement : le psychologue aguerri et efficace a pour activité, non pas d'interpréter le réel à l'aide d'une théorie fumeuse, mais lorsque son expérience lui permet enfin d'y voir clair dans le réel, d'interpréter sa théorie arbitraire pour la faire coller à tout prix aux données judicieusement observées… qu'en l'absence de toute formation il ne peut que « ressentir » par juste intuition, au bout de plusieurs années de pratique.
2) Considérer le père comme le noeud du problème conduit Béla à négliger des facteurs cliniques déterminants du cas Samira. Premièrement, le tableau social (interpersonnel) est négligé. Il eut été très important de tenter de découvrir dans quelles circonstances familiales particulières l'enfant rechutait et avait soudain besoin de nouvelles séances d'orthophonie. Etait-ce une récente méchanceté, injustice ou agression de la mère, était-ce une faveur, un cadeau, que ses aînés venaient de recevoir et pas elle puisqu'elle est « trop petite ». Il est possible que la simple verbalisation de ces soucis, par l'enfant si on les lui avait demandés, eut déjà contribué à son mieux-être, ce qui n'aurait pas signé la fin de l'intervention (évidemment), mais aurait conforté la justesse de cette toute différente piste. Deuxièmement, la plupart des modèles ésotériques du psychisme ne disposent que de deux états : soit le patient va mal, soit il est (plus ou moins) guéri. En réalité, Béla a négligé un élément clé du cas Samira, ses « oscillations ». Pourtant notées noir sur blanc dans le rapport clinique, il lui semble tout à fait insignifiant que parfois, Samira ait besoin de séances, et parfois pas. Ces revirements de la situation restent absolument inexplorés dans le modèle d'¼dipe : soit on l'a résolu, soit pas. Or la recherche en dynamique, au contraire, a montré le caractère remarquable, absolument fondamental et constant de ces perpétuelles oscillations entre états de santé inégaux. D'une part elles donnent de précieux indices sur la nature précise des événements auxquels le patient est particulièrement sensible : les « crises » deviennent parfois prévisibles, ce qui autorise de les prévenir avant de les guérir. D'autre part – et surtout ? – en négligeant éhontément tout facteur déclenchant de ces oscillations, on se prive d'aider le patient à apprendre à surmonter ces événements particuliers, qui lui sont intimement insupportables à lui et pas nécessairement à un autre. En un mot, on passe à côté de facteurs très personnels qui constituent son « moi » unique. La conséquence la plus ennuyeuse de cette négligence, c'est que la fin de la cure pourra fort bien préparer une nouvelle rechute, puisque les sensibilités intimes du patient à son environnement n'ont été ni explorées ni traitées. Autrement dit, à négliger le caractère fondamental de ces oscillations, on en appelle très probablement de nouvelles et croire le patient guéri (« ça y est, elle a résolu son ¼dipe ») n'est, peut-être hélas, qu'une illusion de plus.
3) La croyance en la nature « oedipienne » du problème de l'enfant dispense le psychologue de chercher toute autre cause possible à son malaise actuel dans la vie réelle, et oriente dans un sens maladroit ses paroles réconfortantes, qui à mon sens auraient pu être mieux avisées venant d'un proche non spécialiste mais simplement affectueux. Puisque le problème de Samira est de surmonter son ¼dipe, et puisque cette difficulté tient principalement à la conduite de son père, Béla ne juge pas opportun – ou même n'y pense carrément pas – de demander à la petite fille à quoi elle aspire, ce qu'elle aimerait faire, ce qu'elle regrette de ne pas faire, bref, de chercher à bien comprendre ses goûts et ses intérêts, voire peut-être ses passions qui sommeillent, bref, l'ensemble de ses tendances fortes, c'est à dire tout simplement sa personnalité, ce qui fait qu'elle est un petit sujet unique et irréductible à tout autre. Il y a plusieurs inconvénients majeurs à cette lacune béante de l'entretien clinique.
Premièrement, cette attitude est extraordinairement contraire à l'image convenue que les thérapies dites « psychodynamiques » cherchent à donner d'elles-mêmes au public : plusieurs de ces orientations clament haut et fort que leur spécificité première, leur originalité majeure consiste précisément à s'intéresser à ce que les psychiatres ne prennent plus en charge (ce qui hélas est vrai) : la personnalité unique du patient, sa vison comme un « sujet », un « tout indissoluble ». Malheureusement, la grille de lecture pré-établie à clé unique (sexuelle ou autre, il y a toujours un « principe » simple et unique à la base de ces révélations inspirées) est précisément ce qui rend tout patient absolument semblable à tout autre, et ravale toute l'infinie variété des personnalités possibles, toutes les richesses irréductibles de leurs particularités, tout l'étonnement de l'Autre, sa Rencontre, sa compréhension, à quelques petits cas très simples et, surtout, en nombre ridicule. La question systématique d'un enfant en souffrance sera presque toujours réduite à savoir où il en est « dans son ¼dipe » : tout ne peut venir que de là, et tous les enfants passent nécessairement par là, sont identiques et indiscernables dans ces phases. Il n'y a aucune différence fondamentale, du point de vue de ces approches et de leurs méthodes, entre un petit éteint et peu éveillé, un enfant solitaire boulimique de lecture ou de jeux électroniques et un enfant démonstratif et gai, passionné par mille domaines du réel dès le plus jeune âge : de toute façon toutes ces apparences superficielles s'expliquent entièrement par la façon dont ils administrent ou ont administré « leur ¼dipe », l'ont « sublimé » (ou pas), pantins passifs et aveugles de leur inconscient tout puissant. Simplement empêtrée « dans son ¼dipe », la petite Samira est cataloguée comme les autres, sans la moindre singularité intime, sans la plus légère particularité qui la rendrait unique et devient un élément standard d'une vaste classe de pions en tous points identiques, sans aucune personnalité propre. Le psychologue « oublie » (!!) tout simplement de lui demander ce qui l'intéresse, à quoi elle vibre, son rapport au réel et aux beautés de la vie, ses curiosités, ses élans envers tout ce qu'il est possible de réaliser – à tout âge – dans ce vaste et beau monde. Toutes ces « sublimations » insignifiantes passent derrière le simple fait de la « distancier de son père », comme toutes les autres petites filles auxquelles elle ne fait nulle exception. Si on lui demandait – éventuellement – à quoi elle aspire, ça ne serait qu'un outil opératoire, un scalpel virtuel de chirurgien de l'âme, pour mieux aider son père à distancier sa fille, pour mieux l'aider à « traverser son ¼dipe », lequel reste fondamentalement sa caractéristique première, sa propriété principale, comme les autres enfants tous identiques.
Cette extrême « standardisation » des personnalités, leur nivellement à quelques cas simples tous similaires, rend compte, alors, des propos voulus encourageants et profitables que Béla tient à Samira. Tout ce qu'il trouve à lui dire, c'est « toi aussi, tu verras, un jour tu auras un compagnon que tu aimeras et qui t'aimera, et tu deviendras aussi une maman ». On comprend bien, évidemment, que dans son cadre théorique, il produise ce discours pour distancier la petite de son père et lui faire entrevoir qu'un jour elle aura moins besoin de lui et aimera un autre homme. Si ces paroles ne peuvent à mon avis pas faire de mal, elles témoignent néanmoins de surprenants paradoxes conceptuels.
– D'abord, comme on le disait ci-dessus, toute singularité spécifique de la petite Samira par rapport à une autre enfant est totalement absente de ce discours, qui pourrait se résumer à « tu es déjà comme tous les autres enfants avec ton ¼dipe, mais tu deviendras aussi un adulte comme tous les autres, marié et parent comme tout le monde ». Dans cette orientation, il n'existe aucune autre perspective qu'être un individu standard identique à tous les autres, et à le rester même en devenant adulte : être en couple et être parent sont probablement les deux seules situations que partagent un jour tous les humains de la terre, les deux seules conditions par lesquelles ils sont tous, un jour ou l'autre, absolument semblables entre eux. Bien vu.
– Ensuite, est-il besoin de rappeler qu'à 9 ans, on ne peut être que très relativement sensible à des arguments qui impliquent la considération d'un futur éloigné de 10 ou 20 ans ? Tenter d'intervenir sur un enfant en le projetant à l'âge adulte est sinon mauvais, du moins largement vain. Cette erreur est la même que celle de trop nombreux parents qui croient motiver leur enfant à l'école en lui expliquant les débouchés en terme de travail, 15 ou 20 ans plus tard : aucun enfant du monde, au moins statistiquement, n'est motivé à l'école par la pensée d'un futur travail. L'enfant n'est motivé à bien faire que s'il trouve des contreparties heureuses et plaisantes au jour le jour, des enjeux immédiats et immédiatement accessibles à l'échelle de la semaine ou du mois. Même s'imaginer la classe suivante, le CM1 quand on est en CE2, par exemple, relève de l'exploit. Aucune notion du futur lointain ne peut aider l'enfant autrement que très ponctuellement, dans des cas tout particuliers.
– Enfin, ces propos semblent un peu mal choisis pour rassurer une enfant dont précisément le problème actuel est lié à un dysfonctionnement de la cellule parentale, le couple tout aussi bien que la famille. Est-ce vraiment une petite souffrant d'une mauvaise mère (et donc certainement d'un désaccord entre parents) qu'il faut tenter de rassurer en la projetant elle-même comme épouse et mère, dans cette période où elle subit de plein fouet les altérations douloureuses, précisément de ces mêmes cellules sociales ?
Deuxièmement, il se trouve que considérer attentivement les spécificités uniques de chaque personnalité irréductible a été démontré dans la recherche en dynamique – heureuse circonstance – comme un puissant facteur méthodologique vers le mieux-être. Tout individu psychasténique souffre d'une entrave à ses tendances PROPRES. Tanis que pour nombre de thérapies privées, l'individu est comme tous les autres, c'est à dire entravé dans des aspirations généralisées qui sont strictement les mêmes pour tout le monde (le sexe par exemple), dans la recherche expérimentale Janet avait démontré que chaque individualité fait sa dépression par perte de ses intérêts propres, originaux par rapport à ceux de son voisin, et que la perte du sexe pourra certes déprimer Martin, mais laissera totalement indifférent Patrice, pourvu qu'il conserve ses chers entraînements de tennis. Il n'existe aucune tendance qui soit universellement partagée à un niveau toujours systématiquement fort : toutes les tendances possibles, tous les goûts, toutes les préoccupations, les élans, les passions, les simples intérêts pour tout objet imaginable peuvent aléatoirement se présenter à tous les niveaux d'importance variés d'un individu à un autre. Pour la recherche expérimentale en dynamique, l'unicité irréductible de chaque individu tient à la combinaison toujours unique et irremplaçable des intensités ds tendances, infiniment variables d'un sujet à l'autre, formant un ensemble qui n'existe qu'en une seule personnalité. Pour dire les choses de façon la plus simple possible, en gros, on partage à peu près tous des motivations très semblables, en nombre déterminé, pas infini (tout ce à quoi il est possible de s'intéresser, le sport, les voyages, l'histoire, les maths, la peinture, etc), mais ce qui fait notre caractère unique à chacun de nous, c'est l'intensité plus ou moins forte – par d'infinis degrés – à laquelle se place chacune de ces tendances au sein de notre personnalité à un moment donné de notre vie, de la passion extrême à la répulsion radicale. De ce fait, le thérapeute perdra énormément de temps s'il cherche à remonter les forces (la tension) de son client soit « au hasard », en lui proposant des activités « intéressantes » selon lui, soit de façon dogmatique selon une théorie d'après laquelle il existe au moins une tendance que nous avons TOUS à un niveau extrêmement fort, sans exception (le sexe par exemple). Au contraire, les observations dûment publiées et critiquées dans la recherche indiquent que le meilleur rendement vers la guérison est obtenu en s'attaquant directement à « remonter » les tendances les plus chargées de cet individu particulier, différent de tous les autres, ses goûts, ses passions, ses intérêts bien à lui. C'est l'exercice des tendances chargées qui libère le plus de forces, et le plus rapidement. à quoi sert de lui changer les idées par de la couture ou de la lecture, si ses goûts affaiblis et regrettés allaient jadis au jardinage et au bricolage ? L'étape de l'entretien clinique qui consiste à recenser précisément tous les goûts et les intérêts uniques de ce sujet-là n'est donc pas qu'une abstraite coquetterie d'humaniste : c'est aussi la première et indispensable phase d'une thérapie puissante et rapide, entièrement ajustée à la personnalité unique du client, sur mesure. Un client qui retrouve l'exercice d'une ancienne passion, ou s'engage dans la concrétisation d'une nouvelle, est (pratiquement) déjà guéri (je passe, bien sûr, sur les étapes de consolidation – cruciales elles aussi évidemment).
On comprend mieux, alors, tout ce que ces considérations auraient apporté au « cas Samira » : cette enfant souffrait de l'absence, ou de l'entrave à la réalisation, de ses tendances propres bien à elle. Soit dans sa vie elle n'avait pas assez d'intérêts, de passions, soit toutes ses aspirations étaient empêchées. L'heureuse « autonomisation » que lui a prodigué son père – sur le conseil indirectement judicieux du psy – a très probablement reposé sur l'analyse et la mise en place ou le déploiement des propres goûts et passions, envies et aspirations de sa fille. Malheureusement, autant le conseil du psy, voilé derrière des principes et des mots obscurs, a été empirique, reposant entièrement sur l'intuition que lui avait conféré des décennies de pratique, autant l'initiative du père, sa méthode pour remonter les tendances fortes de sa petite, n'a pu être qu'empirique également, tout livré à lui-même dans cette tâche importante et délicate dont le psy ne lui a jamais parlé.
En réalité, le coeur vif du succès de cette intervention était là exactement : c'était la façon subtile dont le père a su engager sa fille, enfin, dans de nouvelles actions qui l'intéressaient, soit qu'elles les avait déjà en elles soit qu'ils les ont définies ensemble pour l'occasion. Toute l'efficacité de l'intervention a entièrement reposé sur ce dispositif de « retour à l'action », de remontée du goût à agir de Samira. Les principes théoriques de Béla ont pour conséquence qu'il ne juge même pas bon de dire seulement un mot dont de la façon dont cette phase cruciale – véritablement le point fort principal de la cure – s'est produite, s'est agencée, s'est déroulée, suivie. Le rapport d'intervention mentionne seulement quelques petites paroles anodines prononcées aux entretiens (cette histoire de devenir elle-même amante et mère, par exemple, mais aussi des considérations abstraites sur le « père séducteur » ou les « générations »….), et ne relate que quelques actions – tout aussi anodines et indifférentes pour la cure – qui ont été supprimées (on a supprimé les « câlins » dans le lit des parents, par exemple… On peine à voir le rapport originel – l'aurions-nous oublié…. avec un trouble de la lecture !!!). Bref toutes les actions efficaces directement à l'origine du mieux-être de Samira sont passées sous silence dans le rapport de Béla. Bref le père a réussi à soulager sa fille, et on ne sait même pas comment, on n'a même pas un indice sur cette procédure maîtresse de l'intervention, celle qui bien au delà de paroles ou de quelques interdictions anodines, a nécessairement consisté à donner à Samira de nouveaux goûts, de nouvelles actions intéressantes, de nouveaux buts à sa vie, réalisables immédiatement et déjà réalisés en partie à la fin des entretiens. Pour Béla, tout s'est joué « à côté », ailleurs, et au final ni le père ni le psy n'ont soupçonné, compris ni encore moins maîtrisé les effets psychologiques que pourtant, tant bien que mal, ils parvenaient – c'est magique – à détourner tout en leur faveur !
(Il faut noter que toutes les thérapies privées, hors recherche expérimentale, sont ainsi fondées par un modèle particulier du psychisme, tous incompatibles entre eux en passant d'une école à une autre. Ceci n'empêche nullement toutes ces écoles pseudo-psychologiques – sans exception notable – de connaître leur lot honorable de succès thérapeutiques incontestables, assurant la pérennité de leur clientèle. Ces circonstances en apparence paradoxales étaient déjà bien connues et dûment analysées au début du 20è siècle, et les règles psychologiques par lesquelles ces types de guérisons interviennent, inconnues à la fois des thérapeutes et de leurs clients et bien entendu sans le moindre rapport avec les théories professées, sont tout à fait identifiées depuis un siècle. Pierre Janet (entre autres) les détaille longuement. J'y reviendrai plus tard).
4) Considérer l'amour du père comme le « problème » de Samira conduit Béla à contredire de front quelques résultats tout à fait élémentaires des propriétés générales de la dépression (psychasténie). Pour Béla, il s'explique très facilement que Samira « rechute » et réclame alors des séances d'orthophonie : l'enfant utilise son besoin d'orthophonie comme moyen d'obtenir l'affection et le soutien de son père (coucher avec lui symboliquement : Béla écrit « posséder » son père). En effet, quand elle chute en lecture, c'est son père qui la conduit aux séances, et donc, s'occupe encore plus d'elle. Perdre sa compétence de lecture est donc un bon moyen – « inconscient » – pour Samira de récolter plus d'affection et d'attention de son père (donc de s'enfoncer dans l'¼dipe). Comme on l'a vu, cette explication laisse totalement dans l'ombre la nature des facteurs qui ont déclenché cette crise pile à ce moment là (« l' ¼dipe » est probablement « capricieux » et il n'y a peut-être rien à comprendre de plus à ces oscillations, dans ce cadre théorique). Mais en outre et surtout, la psychologie dynamique expérimentale a là-dessus un avis tout différent, qu'il conviendrait de bien comparer : en période de rechute en lecture, donc de besoin d'orthophonie, Samira se trouve dans une oscillation négative de sa psychasténie, c'est à dire dans une aggravation transitoire par rapport à l'état immédiatement antérieur. Or, les premiers effets de toute psychasténie sont d'atténuer la confiance en soi et en les autres, aussi bien que la joie de leur amour et la joie d'aimer autrui. La psychasténie rend tout douteux, surtout les affections qu'on porte et qu'on reçoit, et transforme ces belles certitudes révolues en ruminations insolubles (« est-ce qu'il m'aime vraiment, au fond ? », ou encore « est-ce que je l'aime tant que ça, finalement ? »). Pour Samira, il est donc pratiquement sûr que ses périodes de rechutes sont précisément celles où elle ressent moins vivement et moins nettement l'amour de son père, comme le sien propre envers lui. Tout au contraire de ce que Béla présuppose, ces périodes ne coïncident donc nullement avec un réel rapprochement affectif des deux partenaires infortunés, mais à une distanciation de Samira où le doute et les obsessions l'emportent sur le calme et la sérénité d'un amour réciproque mieux perçu et mieux vécu dans la phase précédente. Hélas, les solutions toutes prêtes immédiatement avancées empêchent à ce moment Béla d'interroger l'enfant sur la nature précise de ses sentiments envers son père avant et pendant la rechute, et d'en mesurer objectivement la différence qualitative. Il semble acquis sans vérification que ces séances apportent à Samira un surcroît d'amour qui lui manque de la part de son père, et la question de ses éventuels doutes et rumination ne se pose même pas : l'entretien clinique est incomplet, comblé artificiellement par les préjugés disponibles en stock.
Enfin, il faut noter encore une ressemblance trompeuse entre l'interprétation de Béla et des facteurs réels de la psychasténie. La recherche en dynamique a montré qu'une (re)chute de tension s'accompagne d'un besoin accru de « direction », c'est à dire d'une augmentation du besoin d'aide, de soutien et de prise en charge allégeant la part de responsabilité et de volonté que le patient ne peut temporairement plus assumer comme à son habitude. De ce point de vue, les séances d'orthophonie n'apportent pas à Samira le sentiment que son père l'aime mieux qu'avant (puisque comme on l'a vu elle a probablement remplacé à ce moment, en fait, une partie de ses dispositions à l'amour par de douloureux doutes), mais ce qu'elles lui apportent, c'est évidemment ce besoin bien identifié en pareils cas d'aide, de soutien, de prise en charge. C'est une subtile nuance, certes, mais n'est-ce pas là le coeur même de la compétence du psychologue : non, les séances ne permettent pas à Samira de se rapprocher affectivement de son père, elles répondent à un besoin d'aide généré justement par la perte de cet amour serein, au contraire.
Et pour finir, il est évidemment absurde de présenter les choses comme si Samira demandait ces séances (ou rechutait en lecture) DANS LE BUT (même « inconscient ») de recueillir plus d'amour de son père, ou même simplement son soutien et sa prise en charge pour palier à ses doutes (lesquels brillent par leur absence du rapport clinique) : la psychasténie génère automatiquement cette demande et ce besoin de prise en charge, c'est une partie même de sa définition. à noter que ces besoins du malade sont peu sélectifs et que toute personne aimante, patiente et dévouée a en ces moments-là une influence bénéfique sur l'évolution du patient, qu'il soit son père, sa mère, sa marraine, n'importe quel ami de la famille ou même… un thérapeute (pas trop dogmatique…).
CONCLUSION
Ce petit texte, bien plus qu'une critique stérile de la psychanalyse ou d'autres orientations hors recherche, est surtout une invitation aux intervenants psychologues ou non, à commencer à prendre conscience que ni l'observation « de bonne foi », ni la convergence des méthodes et prescriptions, ni même – et surtout – la guérison, ne sont le moindre signe de la validité théorique des innombrables visions du psychisme disponibles au royaume du privé comme dans la recherche. Des considérations méthodo-épistémologiques pourtant définitivement éclaircies depuis le début du 20è siècle, encore et toujours ignorées de tous : thérapeutes, patients, politiques, chercheurs eux-mêmes, et autres décideurs, plus d'un siècle plus tard. Tous intervenants qui continuent gentiment à s'étriper autour d'un enjeu unique qui leur semble extrêmement passionnant : savoir – enfin !! – ce qu'est une « science » et ce qui est « scientifique » ou pas. La validité d'un modèle du psychisme est comme la validité de toute modélisation dans d'autres disciplines, la physique, la génétique ou la géologie : elle repose entièrement sur la définition de la VéRITé qu'on est capable de formuler à une époque donnée. La question de la vérité est une question philosophique qui sort complètement du domaine de travail de tout chercheur, psychologue, géologue ou physicien, qui n'ont aucun moyen autre que leur conviction intime de décider si leur modèle est « vrai » ou pas. Le problème principal soulevé ici est cette confusion permanente de tous entre ce qui semble « marcher » et ce qui pourrait éventuellement – sur de tout autres critères – être « vrai ». On y reviendra…..

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