Le sentiment d’intellection

Le sentiment d’intellection

Un titre de la chronique « Psychodynamique pour tous ».
J’ai longtemps cru que ce qui distinguait l’homme des autres êtres vivants, plus que toute chose, c’est sa curiosité.
En effet les primatologues sont unanimes : aucun des très nombreux singes auxquels on a appris à communiquer avec l’homme, par le biais de symboles en plastiques, par le truchement d’un logiciel adapté ou encore par le langage des sourds-muets, n’a jamais posé aucune question de sa propre initiative du genre « mais pourquoi diable me faites-vous faire tout cela ? » ou encore « au fait, que faites-vous le soir quand vous quittez le laboratoire ? ». Or, des questions viennent d’emblée au petit d’homme, dès qu’il maîtrise les rudiments de la syntaxe, ce qui correspond à un niveau cognitif équivalent à celui d’un primate expert hyper-entraîné, c’est-à-dire entre 2 et 3 ans. Cette constatation n’est-elle pas des plus étonnantes ?
Mais depuis peu, j’ai renoncé à cette belle idée, pour la raison suivante : elle ne caractérise plus l’adulte, au moins dans nos sociétés et dans celles qu’on a étudiées. En effet, ce sont les enfants qui posent des questions, et ils sont connus pour ça ! Ensuite, ça se tarit. Chez nous, il y a même un impressionnant stock d’histoires drôles à la base de « dis papa, pourquoi est-ce que…. ? ». Par contre avez-vous jamais connu un de vos proches (adulte) qui demande « pourquoi » sans cesse, comme un gamin ? NON.
Le problème, c’est que l’idée selon laquelle la curiosité désintéressée, celle des enfants, caractérise l’homme comme espèce, c’est-à-dire absolument tous les hommes adultes de toutes les sociétés, et bien cette idée est une bien belle idée, bonne et humaniste. Il est donc difficile de l’abandonner, sous prétexte qu’elle ne correspond pas, finalement, avec ce qu’on observe et ce que les primatologues observent.
Ce que je voudrais soutenir ici, c’est qu’il est possible de la conserver, au prix d’un léger remaniement, tout en restant, à mon avis, tout aussi belle et humaniste, quoique bien moins intuitive :
L’homme adulte est un être de curiosité dans la mesure où, bien qu’il ne pose plus de questions, il a les réponses qui lui sont nécessaires. L’homme sait, il comprend. Nous avons tous une explication rationnelle de tout ce que nous vivons, et elle nous vient sans aucun effort, tout naturellement.
Prenons un exemple. Vous êtes affligés de quelques douleurs, de quelques problèmes dermatologiques ou digestifs. Vous consultez, vous suivez un traitement, puis vous guérissez. à peine un « pourquoi ai-je guéri ? » vous effleure-t-il à peine inconsciemment, que vous avez déjà une réponse, qui consiste à attribuer votre guérison à la vertu curative du traitement qu’on vous a prescrit.

Autre exemple : vous souffrez de la météo, trop chaud ou trop de pluie. à peine le « pourquoi le temps est-il si mauvais » accède-t-il à un recoin éloigné de votre entendement, que la réponse est déjà là : la météo se détraque, elle n’est plus comme dans notre enfance.
Allez, un dernier : votre enfant vous semble énervé à l’école. Vous sondez vos amis parents, et ils sont tous d’accord, la question n’effleure même pas leur esprit, car la réponse est déjà là : c’est bien sûr, ils ont déjà 6 semaines d’attention derrière eux, et sont donc fatigués…. mais heureusement les vacances approchent !
La curiosité se manifeste donc, en nous tous, non plus par cette tendance enfantine à « demander pourquoi », que nous avons perdu avec notre jeune âge, mais par cette capacité foudroyante à comprendre instantanément, à recadrer au sein d’une explication des plus rationnelles, en un éclair d’intellection fulminant, les faits que nous vivons quotidiennement, qui n’ont même plus le temps de devenir, en nous, des questions. Nous sommes des êtres rationnels, et nous « savons » directement, par une irrépressible tendance de notre nature humaine.
La rationalité est l’une des principales tendances de l’homme. Les civilisations ont toujours eu des explications rationnelles sur tout, aussi étranges qu’elles nous paraissent maintenant. Quand l’orage gronde et que vous êtes citoyen grec à Athènes il y a 2500 ans, vous pensez à peine consciemment, dans un flash de compréhension immédiate, que c’est parce que les dieux se disputent. Le problème est réglé. Quand la météo vous afflige aujourd’hui, vous invoquez instantanément, sans même y penser, le dérèglement du climat. C’est le sentiment d’intellection, les sentiment de comprendre, de trouver « normal ». Rien n’a changé dans la nature humaine.
Je pense qu’il faut y voir le véritable « propre de l’homme », et continuer à s’en réjouir, malgré ses excès. L’homme est celui qui explique, qui sait, qui comprend, sans en faire l’effort conscient, sans même avoir encore besoin de se poser une question !
Je m’étonne toujours des interprétations des préhistoriens ou des historiens qui veulent nous faire admettre que l’homme a inventé les religions ou les cosmogonies pour échapper à la peur, que dis-je à l’horrible effroi, d’être plongé dans un monde hostile et incompréhensible, les pauvres, vous pensez, ne disposant pas de nos connaissances de pointe ! Mais si nous parlons bien d’hommes, l’hypothèse d’une peur originelle est fausse : l’homme « sait » spontanément, et c’est pourquoi cette légende de la peur n’a pu être attestée dans aucune société humaine, quel que soit l’état de son savoir par rapport à ce que nous désignons comme la connaissance « objective ».
Cette tendance à la rationalisation de toute chose, à la négation spontanée de la contingence, « il n’y a pas de hasard » entend-on souvent, nous a donné les mythes et légendes de l’antiquité que nous lisons avec délectation à nos enfants. égyptiens, grecs et romains nous ont livré non seulement des trésors de contes divertissants et étonnants d’actualité, mais encore des monuments culturels du patrimoine intellectuel de l’humanité que n’ont guère à envier nos systèmes religieux ou philosophiques classiques, européens.
Mais par dessus tout, peut-être, cette tendance à la compréhension immédiate, à la production d’une évidence partagée, nous gratifie, dans notre vie quotidienne, du plus précieux des cadeaux : c’est sur elle que se fonde une part importante de notre sociabilité en actes. Toutes ces évidences qui nous entourent comme une aura constituent la base de nos petits dialogues ordinaires avec nos proches, nos contacts, les commerçants du coin (« oh ça, les saisons sont pu c’qu’elles étaient »), nos voisins (« ah mais on peut pu sortir le soir maintenant »), d’autres parents (« de nos jours, avec tous ces pédophiles…. »). De quoi vous auriez l’air si vous répondiez de but en blanc, comme un gosse de 4 ans : « ah bon, pourquoi on peut pu sortir le soir ?? »… d’un dérangé des boyaux de la tête.
Le fait que les gens partagent ces nombreuses représentations tisse la cohésion sociale, facilite, entretient et renforce les liens relationnels, familiaux et amicaux. Elles permettent, au jour le jour, d’avoir quelque chose à dire au moindre inconnu, avec une excellente probabilité qu’il tombe d’accord avec vous. Les grecs quant à eux, maudissaient joyeusement les dieux, dont les colères à répétition provoquaient les aléas météorologiques. La vie sociale est construite d’accords, de partages d’opinions, et notre curiosité d’enfant, sublimée quelques années plus tard en rationalité instinctive, y trouve son plus solide fondement.

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