Petite psycho – L'amitié (1)

Petite psycho – L'amitié (1)

Il fut un temps où la recherche en psychologie s'intéressait à nos idées, sentiments ou volontés. Ça commençait à s'appeler la « Psychologie Dynamique ». à part de faire progresser le savoir dans ces domaines passionnants entre tous, elle considérait avec le plus vif intérêt les applications que de tels savoirs pourraient apporter à la société. La psychothérapie générale tenait à juste titre le premier rang, et aussi quelques considérations dans le domaine du droit criminel (les fous sont-ils responsables ?). Malheureusement, ces fascinantes et fructueuses recherches ont été arrêtées un peu vite. à la mort de Pierre Janet, leur chef de file, elles étaient en 1947, elles aussi à l'agonie. De ce fait, il y a un domaine qu'elles n'ont pas eu le temps d'approfondir, c'est celui de l'application à nos vies quotidiennes réelles et concrètes, et comment elles pourraient nous aider à mieux les mener.
Il y a beaucoup d'utopie à penser que des idées issues de la recherche peuvent directement améliorer nos vies. Des objets technologiques, oui, mais des idées ? Le scanner, les médicaments, les avions, le téléphone et Internet ont apporté des facilités et des avantages indéniables, mais des idées ? Il y a pourtant quelques idées très abstraites qui ont durablement modifié nos conduites, et desquelles nous n'avons généralement pas à nous plaindre, voire même à nous réjouir. La démocratie, le suffrage universel, l'abolition de l'esclavage, la tolérance religieuse, la valorisation de chaque individu, sont des idées philosophiques récentes à l'échelle de l'histoire. Voltaire, qui en aurait rêvé, n'en a jamais vu aucune en application. Aujourd'hui, elles peuplent pourtant nos morales individuelles comme d'évidentes et précieuses valeurs. Au niveau de la recherche, tous nos concitoyens connaissent au moins vaguement l'existence des atomes, des ondes, des microbes, des virus, des étoiles et des planètes, des plaques tectoniques. Toutes ces notions si intuitives pour nous étaient encore inconnues de nos arrières-grands parents.
Cependant, le scanner et les paques tectoniques n'ont pas rendu nos concitoyens plus heureux, sauf ceux (heureusement assez nombreux) qui se sont directement passionnés pour ces questions. Il y a fort à parier que ces individus rapides à l'enthousiasme auraient de toute façon trouvé leur passion 100 ans avant, par une heureuse disposition intrinsèque au bonheur. En effet, aucun objet, aucune connaissance, n'offre le bonheur sur un plateau : toutes les époques ont fourni d'amples sujets de passions et de passe-temps, mais de tous temps, seule une petite partie des gens accédaient à cet état si rare de joie de vivre, quelles que soient les opportunités matérielles et intellectuelles de leur époque.
Les résultats de la recherche en psychologie relèvent-ils du même cas ? Non. La psychologie dynamique ne produit en premier lieu que des idées, certes, et même assez abstraites, certes encore. Mais elle produit des idées s'attaquant directement à la question du bonheur et de la joie de vivre. En ce qui concerne nos vies quotidiennes, elle jouit donc d'un statut tout particulier parmi les autres domaines de la recherche. Car si une théorie des atomes n'a intrinsèquement aucun pouvoir de rendre tout le monde heureux hors les passionnés, qu'en est-il d'une théorie sur le bonheur ?
J'arrête là cet embryon de débat, surtout pour une bonne raison. C'est que nous ne sommes pas prêts d'avoir la réponse. En effet, contrairement à la théorie atomique ou à la biologie microbienne, la psychologie dynamique, celle des sentiments et de la volonté, n'est plus enseigné à aucun niveau de l'école à la fac. Elle n'existe tout simplement plus dans la recherche, ni l'enseignement. Elle est laissée en pâture à des centaines d'écoles privées toutes rivales qui se battent des modèles de psychismes aussi ésotériques les uns que les autres. Même les autres branches de la psychologie encore pratiquées dans la recherche, la psychologie sociale, différentielle ou cognitive, ne sont pas enseignées une seconde au Collège ni au Lycée. Alors que tout collégien, avec ou sans son gré, pratique forcément un peu d'électronique ou de génétique, il faut s'inscrire à 18 ans en fac de psycho pour entendre les premiers rudiments élémentaires de psycho !
Ce petit texte (et le suivant : Petite psycho – 2 L'amour) a donc une large ambition, c'est de tenter de montrer comment la recherche en psychologie dynamique, si elle était enseignée aux jeunes et diffusée au public, pourrait concrètement dans certains cas, aider tout un chacun dans sa vie quotidienne. Pour ce faire j'ai choisi des domaines où il règne souvent beaucoup de malentendus, ceux de l'amitié et de l'amour : nous allons voir comment certains résultats de la recherche peuvent éclairer notre expérience la plus palpable de cas souvent vécus dans l'incompréhension ou la polémique, et contribuer à réduire ces tensions.
Qu'est-ce que l'amitié, qu'est-ce qu'un(e) ami(e) ? Bavards et éloquents, les jeunes ont des réponses convergentes, qui résument bien ce que tout le monde en pense. En effet, les idées sur l'amitié peuvent se compléter avec l'âge, mais elles ne changent pas nécessairement en profondeur. Voici donc une petite collection de témoignages trouvées sur des blogs, en réponse à cette question.
« Une personne qui partage avec nous une activité : un ami d'enfance, un ami du travail, un ami d'école, un ami de l'association,… »
« Quelqu'un qui s'est donné la peine de vous tendre la main au moment où vous en avez eu besoin, cette personne pourrait être votre ami. »
« La personne qui sait tout partager avec vous, la joie, la détresse… »
« Quelqu'un à qui pouvoir me confier, parler, se rencontrer, rigoler ensemble…..Se changer les idées »
« Un ami accompagne des moments de vie, sans jamais juger, sa seule présence suffit à réconforter. »
« C'est les seuls gens avec qui je peux être vraiment moi »
« Un ami, c'est quelqu'un sur qui vous pouvez compter en toutes circonstances…. »

«…quelqu'un devant qui on peut pleurer… »
« Une meilleure amie c'est tout simplement quelqu'un avec qui tu te sens bien, avec qui tu es toi »
Ces quelques témoignages mettent en relief un élément important de la définition de l'amitié chez les jeunes. Il en ressort unanimement que l'ami est présent à nos côtés. C'est cette présence qui permet à un ami de nous apporter joie, réconfort, écoute, compréhension, et même de nous « prendre dans ses bras » quand c'est nécessaire. La présence physique des amis permet en outre de se comprendre « sans parler », de partager concrètement des activités et des valeurs avec eux, et c'est grâce à cette présence assidue à nos côtés que l'ami « connaît tout de nous »… d'autant il faut le dire que la vie n'a pas encore été très longue à cet âge.
Le témoignage des jeunes a donc une caractéristique très nette en psychologie dynamique : pour eux, un ami se définit bien concrètement par ses actes, par ses actions, par ce qu'on fait ensemble d'unique, et pas avec d'autres gens. Les enfants sont d'excellents psychologues, car il se trouve que leur définition spontanée s'apparente directement à la révolution psychologique qui a eu lieu dans la recherche dans les années 1890 : la découverte que l'amitié est un ensemble de mouvements, une action « des bras et des jambes », comme se plaisait à le souligner Pierre Janet, qui fut à l'origine de ce progrès du savoir.
La découverte que l'amitié est une action fut une avancée majeure sur la psychologie historique. Celle-ci s'était complètement enlisée, de Platon et Aristote à Descartes, Spinoza ou Hume, dans des études on ne peut plus abstraites de l'amitié envisagée comme une grande et sublime idée théorique, métaphysique, morale, voire religieuse. évidemment sur ces sujets plus qu'hypothétiques, aucun des meilleurs penseurs de l'occident n'avait jamais été d'accord avec son voisin.
Pour trancher enfin dans ces interminables considérations hautement intellectuelles, Pierre Janet proposa que l'amitié soit décrite bien pragmatiquement par des actes, un ensemble de paroles et autres actions concrètes du corps et des membres. L'amitié ainsi définie devient accessible à l'observation dans la recherche : tout observateur extérieur et impartial est maintenant capable de dire si une action examinée est une action d'amitié, ou une autre action d'un genre différent. Sur leur blog, les jeunes définissent tout aussi bien l'action d'amitié que Pierre Janet en personne ne l'a fait, et que le meilleur chercheur en psychologie dynamique pourra le faire, quand la psychologie dynamique réintégrera un jour la recherche internationale.
Toutefois, il y a des circonstances qui se produisent un peu plus tard dans la vie, et dont les jeunes n'ont pas encore l'expérience. Examinons-en deux.
1 – Les jeunes voient assidûment leurs amis, ils les fréquentent régulièrement et ont plein d'actions avec eux, en leur présence physique, directement. En est-il toujours forcément ainsi quelques années plus tard, à la suite des déménagements ou de la vie de famille ?
On ne fréquente pas souvent du tout les amis qui ont déménagé au loin. Peut-être qu'on les voit 2 ou 3 fois par an, c'est à dire bien moins que quelques « simples copains » qui sont restés sur place. De ce fait, on ne se prête presque plus de livres, de disques, on ne s'appelle plus pour improviser un ciné. Les mails et le téléphone ne sont pas adaptés à être utilisés aussi librement et régulièrement qu'avant pour partager nos petits soucis quotidiens, nos joies ou peines du moment. Les contraintes familiales diminuent d'autant les possibilités d'actions de communication, bref tous les marqueurs concrets de l'action amicale s'évanouissent. Mais les amis qui sont partis loin de chez nous cessent-ils forcément d'être des amis ? Ça peut arriver, mais ça n'est pas forcé. Il y en a qu'on garde « comme ami », pendant des années et des décennies. Ainsi définie auparavant, l'éloignement rend ipso facto impossible l'action d'amitié, alors que nous ne renonçons nullement à appeler ces gens des « amis ».
2 – à partir d'un certain âge, le cercle de nos fréquentations s'élargit en quantité et en nature. Alors que les enfants et les jeunes ne fréquentent régulièrement que ceux qu'ils ont précisément choisis parce qu'ils les apprécient, il vient un moment où on voit bien plus souvent des collègues de travail, voisins, parents d'enfants, clients ou autres commerçants, que des amis.
C'est ainsi qu'il peut arriver qu'on soit amené, pendant quelques heures, semaines ou mois, à soutenir une personne en difficulté, par compréhension et sympathie, et parce qu'il se trouve qu'on a un peu de temps et d'énergie à offrir à autrui. Santé, dépression, enfants… on se retrouve parfois embarqué, sans l'avoir tout à fait prévu et planifié, à effectuer envers quelqu'un beaucoup d'actions concrètes, rendre régulièrement des services, des visites, encourager, conseiller, écouter des confidences et même parfois, à en faire soi-même. Bref, on se retrouve ni plus ni moins qu'en train de déployer la plus parfaite action d'amitié, qui ne peut prêter à aucun doute telle qu'elle a été définie par la psychologie. Or, il se peut, certes, qu'une amitié se constitue à ce moment. Mais il se peut également tout aussi bien que ça ne soit pas le cas. Ainsi, on continue à penser à cette personne comme un simple collègue, voisin, ou copain « sympa », qu'on est tout simplement heureux d'aider, sans nullement le considérer intérieurement comme un précieux « ami ».
Ainsi donc, et ce que les jeunes n'expriment pas souvent, il s'avère donc pourtant qu'il est possible d'avoir une action d'amitié sans éprouver d'amitié, et qu'il est possible d'éprouver de l'amitié sans déployer aucune action d'amitié. Et bien il se trouve que c'est sous un problème insoluble similaire qu'à été noyé un des plus géniaux courants de la recherche en psychologie, le béhaviorisme (Watson puis Skinner,1913-1940).
Le béhaviorisme a voulu ravaler nos conduites à des « comportements ». Le comportement ne s'explique strictement que par les actions observables de l'extérieur, les mouvements et les métabolismes, à l'exclusion de tout phénomène psychologique, mental. Il décrit efficacement quelques réactions des insectes et même de certains mammifères placés en situation spéciale au laboratoire. En revanche, comme Pierre Janet l'avait expliqué 20 ans avant Watson, ce que l'homme manifeste n'est nullement un comportement. C'est une conduite. Une conduite se définit par l'union intime, chez l'être humain, de tout déplacement du corps, tout mouvement des membres et même tout métabolisme, avec un phénomène psychologique qui l'accompagne invariablement, une idée, une pensée, appelez-ça comme vous voudrez.
Définir l'amitié par des mouvements et des actions résumait assez bien l'amitié « en acte » des jeunes et des enfants. Ça devient incomplet et insuffisant pour définir l'amitié de certains adultes plus engagés dans la vie : il existe aussi chez l'homme des phénomènes internes, intimes, parfois secrets, souvent pas directement accessibles à l'observateur extérieur impartial. Une classe incontournable de ces phénomènes psychologiques, de ces pensées variées, intimes, « intérieures », est constituée par les sentiments. Pour Pierre Janet, l'amitié se définit, aussi, par un sentiment. Indépendamment de toute action d'amitié, il existe également un sentiment d'amitié, ce que le béhaviorisme n'a pas admis, et qui a causé sa mort malgré les efforts in extremis de Skinner pour introduire des variables mentales intermédiaires.
Le bouleversement qu'a opéré Pierre Janet en psychologie n'a pas résidé entièrement dans le fait de redéfinir les anciennes catégories de peur, de joie, de fatigue, d'amitié ou de faim par des actions et des mouvements, quoi que ce fut déjà révolutionnaire en soi. La rupture irréversible, c'est qu'il a montré que là où on ne voyait auparavant qu'une seule et unique chose, « l'» amitié, « la » faim, « la » tristesse, il y avait en fait deux phénomènes psychologiques tout différents qu'il fallait de toute urgence cesser de confondre et de mêler : pour chacune de ces catégories il y avait d'une part l'action effectuée (le comportement), et il y avait d'autre part le sentiment éprouvé. Ces deux versants complémentaires du phénomène humain constituent ensemble la conduite.
à la lumière de ces résultats de la recherche, beaucoup de phénomènes de notre vie quotidienne deviennent plus clairs. Les jeunes se payent le luxe de pouvoir avoir en même temps l'action d'amitié et le sentiment d'amitié, ce qui justifie fort bien qu'ils les confondent quelque peu. Les moins jeunes, tout en continuant fort heureusement à pouvoir eux aussi allier les deux généralement, connaissaient parfois un décalage : il est possible d'avoir cessé les actions d'amitié tout en ayant gardé le sentiment d'amitié, et il est possible d'engager des actions d'amitié sans créer un nouveau sentiment d'amitié. Il est même possible de développer un sentiment d'amitié sans avoir jamais eu aucune action d'amitié, et ça donne les phénomènes d'admiration pour des idoles du cinéma ou de la chanson.
Malheureusement, la recherche ayant été arrêtée dans ce domaine il y a plus de 70 ans, aucun de ces résultats élémentaires n'est passé dans la connaissance du public, car aucune vulgarisation ni enseignement n'a jamais eu lieu. On continue à envisager intuitivement l'amitié comme au temps d'Aristote, un peu comme on envisageait au 15ème siècle la chute des corps pesants, sous l'effet de leur nature de graves, qui les appelaient irrésistiblement à rejoindre le centre de la terre. Les travaux de Newton, eux, ont été discutés dans la recherche jusqu'à ce jour, bénéficient d'un enseignement à l'école et d'une ample vulgarisation, de sorte que le moindre passant vous dira sur le trottoir que les corps ne chutent pas en raison de leur essence de grave, mais par effet de la gravitation. La décomposition de l'amitié en action et en sentiment, tout aussi élémentaire, accessible conceptuellement à un enfant de 7 ans, reste strictement inconnue. Ceci peut avoir quelques désavantages dans la vie quotidienne.
Un malade ou un déprimé que vous aurez aidé de vos actions concrètes par des courses, des visites, des démarches, des conversations, des conseils, aura souvent une tendance irrésistible à vous considérer comme un ami, et surtout, à penser que vous éprouvez vous-même de l'amitié pour lui. C'est ainsi que vous vous retrouverez parfois à subir soudain une question bien embarrassante « tu es mon meilleur ami, et moi, suis-je bien ton meilleur ami également ? ». En pleine possession de vos forces et d'un peu de temps à aider les gens sympas moins favorisés, vous voilà d'un coup confronté à une question métaphysique, dans le meilleur des cas bien loin de vous avoir jamais effleurée, et dans le pire, dont la réponse serait forcément négative ainsi brutalement posée (mon opinion personnelle c'est que quand vous avez pris une part importante au soutien d'un copain ou d'un voisin affaibli par des soucis ou une maladie, il ne faut pas brutalement lui faire faux-bond verbalement le jour où il réclame ce petit surcroît d'aide morale (ceci est un autre long débat, touchant au mensonge et à la sincérité, qui n'a hélas pas sa place ici)).
Comment s'explique ce cas ? Les actions que vous avez eues envers cette personne sont indubitablement des actions d'amitié. Mais la personne en question a confondu l'action d'amitié avec le sentiment d'amitié, que vous, vous n'êtes pas forcé du tout d'avoir développé en même temps.
Cette situation asymétrique où un individu en pleine forme en aide un autre, affaibli matériellement et psychologiquement, a été repérée et longuement analysée avant la recherche puis dans la recherche, entre le 18ème siècle et les années 30. Il se trouve que c'est même tout bonnement la situation fondatrice de la psychothérapie, née dans les années 1880. Breuer, un inspirateur de Freud, a cessé tout net l'exercice de la psychothérapie devant les soucis insurmontables que lui posait le sentiment amoureux intense qui s'était développé pour lui chez sa patiente Anna O. Pierre Janet, peu de temps après, entreprenait l'analyse psychologique minutieuse de cet amour thérapeutique, qu'il rencontrait chez toutes ses patientes. Il montrait qu'il était tout aussi inévitable que bénéfique. C'est par l'amitié, voire l'amour que le patient voue à son thérapeute, que les thérapies sont efficaces (et par du tout pas les théories ésotériques des thérapeutes, toutes différentes et rivales les unes des autres) : une action d'amitié entraîne un sentiment d'amitié.
Les non-réciprocités d'amitiés sont frappantes, et généralement dues à cette confusion entre les actions et les sentiments. Prenez le cas des asociaux. On ne répétera jamais assez à quel point les asociaux sont des gens fascinants, et tout à fait attachants.
Il y a des asociaux légers, extrêmement intéressants, et très nombreux. GR est un homme de 34 ans. Il s'est fait de nombreux amis pendant ses études, de l'école à l'université. Puis la source s'est tarie. Dans les 10 années suivantes, il ne s'est constitué qu'une unique amie supplémentaire. Il n'a jamais eu de compagne.
1 – Quelles actions a-t-il envers ses « amis » ?
GR a des actions amicales répétitives. Non seulement il ne fréquente que les 10 même personnes invariablement, mais encore toujours de la même façon. Ce sont des dîners chez lui ou chez eux, toujours à plusieurs. Le caractère collectif de ces rencontres commande les sujets de conversation, qui sont majoritairement impersonnels : politique, cinéma, actualité. GR n'a pratiquement pas d'actions d'échange de biens ou de service. Il n'est parrain d'aucun des 15 enfants potentiels. Il ne part jamais en vacances avec eux, ne garde pas les enfants. Ne les fréquentant jamais seul à seul, il n'a pas de confidences sur les joies et les peines. C'est par un tiers qu'il apprend qu'une de ses « meilleures amies » vient de divorcer.
Du point de vue de la psychologie, les actions de GR sont des actions d'amitié, mais quelque peu incomplètes. Il leur manque plusieurs complications possibles, comme les coups de fil, les rendez-vous seul à seul, une activité partagée, des confidences, des échanges de biens ou de garde des enfants. Bref, les actions de GR s'apparentent plus, selon les blogs des jeunes, à celles de la bonne et durable copinerie.
2 – Quels sentiments a-t-il envers ses « amis » ?
à l'interroger, il éprouve une vive sympathie pour ces 10 personnes. Il est content de les inviter, de se faire inviter, d'avoir de leurs nouvelles et de celle de leur famille. Il se réjouit qu'ils ont d'excellentes discussions sur la politique, l'actualité, ou leur travail. Dans ces domaines, les seuls qu'il aborde avec eux, il se réjouit de leurs joies, il s'afflige de leurs peines. Bref, ces 10 personnes sont pour lui des soutiens et des joies. D'ailleurs il n'a aucune hésitation et les appelle tous ses « amis ».
Pour le psychologue des conduites, il est clair que le sentiment de GR s'apparente légitimement à de l'amitié. En dépit du fait qu'il a envers eux une conduite peu caractéristique de celle de l'amitié statistique (et tout à fait incompatible avec celle des jeunes cités par leur blog), il les porte dans son coeur, bref, il a un sentiment, le sentiment de l'amitié.
Il y a d'autres cas encore plus fascinants, les asociaux plus avancés. Ceux-là présentent encore plus nettement la coupure entre leurs actions et leurs sentiments, en ce qui concerne l'amitié en particulier, mais aussi dans de nombreux autres domaines (hors sujet ici). Alors que pour les asociaux légers, les paroles concordaient encore visiblement à peu près aux actes, les personnes plus asociales commencent à présenter un phénomène tout à fait net et passionnant, le découplage plus ou moins avancé des paroles aux actions (un très vaste sujet, abordé par exemple dans « Petite clinique janetienne 1 »).
NP est un jeune homme de 32 ans au parcours tout à fait atypique. Il montre dès l'âge de 3 ans une curiosité peu commune pour la nature et les animaux. Dès 6 ans, il consacre l'intégralité de son temps à l'étude zoologique et paléontologique, dans les livres pour adultes. à 8 ans il produit des hypothèses sur la phylogénie des mégalosaures. à 12 ans, il dessine la biomécanique du vol des ptérosaures. Il ne fréquente aucun « ami » ni même copain de toute sa scolarité, de l'école à l'université. à 32 ans, l'expérience de passer une simple soirée entre amis lui est inconnue, de même que celle de se retrouver au resto, d'aller prendre un verre, ou même de donner un simple coup de fil « amical ». Habitant chez ses parents et comptant y rester, il n'y a jamais reçu aucun ami personnel. Ses seules fréquentations régulières sont 4 collègues. Il n'a jamais eu de compagne.
Gentil et hautement moral, NP a une conception très intéressante de l'amitié. C'est simple, pour lui, ses 4 collègues ne sont pas des collègues, ce sont ses amis, et les seuls.
1 – Quelles actions a-t-il envers eux ?
Il ne les a jamais invité pour une raison « amicale », ni chez lui, ni à l'extérieur, et ne leur écrit ni téléphone jamais pour cette raison, même aux fêtes. Il ne connaît rien de leur passé, de leur famille, il hésite sur l'endroit où ils habitent, il ne se souvient plus s'ils ont des enfants, il ne connaît pas leur femme. En un mot il est ignorant de toute caractéristique élémentaire de leur vie personnelle et privée, sur laquelle il ne s'est jamais renseigné, et dont ses « amis » ne lui ont pas plus fait part d'eux-mêmes. Ils ne se rencontrent jamais à son initiative amicale (ni à la leur), mais dans une seule circonstance : quand la situation professionnelle l'exige, sur leur lieu de travail.
Pour le psychologue des conduites, NP d'a donc pas la moindre conduite d'amitié vis-à-vis de ces 4 personnes, qui ont par contre toutes les caractéristiques extérieures de collègues sympathiques mais néanmoins ordinaires.
2 – Quels sentiments a-t-il envers eux ?
à l'interroger, il éprouve une vive sympathie pour ces 4 personnes. Il est content que des occasions se présentent de les rencontrer, indépendamment de sa volonté. Dans le domaine professionnel, le seul auquel il ait accès matériellement et verbalement avec eux, il se réjouit de leurs joies, il s'afflige de leurs peines, et il admire et approuve leurs points de vues et actions, il pense souvent à eux. Bref, ces 4 personnes sont pour lui des soutiens et des joies.
Pour le psychologue des conduites, il est clair que le sentiment de NP pour ces 4 personnes s'apparente légitimement à de l'amitié. En dépit du fait qu'il n'a envers eux aucune des conduites élémentaires de l'amitié intuitive et statistique, il les porte dans son coeur, bref, il a un sentiment, le sentiment de l'amitié.
Les asociaux sont vraiment des gens passionnants. Pierre Janet en a longuement analysés des centaines. Toute leur originalité provient d'une fatigue spéciale, qui leur provoque une insuffisance de leur action. GR et NP entrent dans la catégorie statistique la plus nombreuse établie par Pierre Janet, celle des gens pour qui ce sont les actions envers autrui qui sont les plus épuisantes. Alors que des tas d'actions extrêmement complexes, longues et ardues, ne les fatiguent pas du tout – et même leur donnent parfois des forces – pourvu qu'elles soient des actions solitaires à faire tout seul et préférentiellement chez soi (cf. un chapitre ultérieur sur Pasbanal.com), les actions d'amitié les plus simples et ordinaires les fatiguent beaucoup, en raison qu'autrui interfère nécessairement avec leur bonne réalisation. De ce fait, GP et NR ont la même stratégie : tout en maintenant ces actions, ils les simplifient, ils les allègent de leurs nombreuses options, ils les rendent moins complexes.
GR simplifie les actions d'amitié en les maintenant toujours identiques depuis 10 ans, avec les mêmes personnes depuis plus de 20 ans. Il est bien moins fatiguant de fréquenter toujours les mêmes personnes qu'on connaît bien, que de faire de nouvelles rencontres avec des gens fatigants parce qu'on ne sait pas comment ils vont réagir, de quoi on pourra leur parler, comment il faudra être avec eux. L'action d'amitié existe, mais elle est simplifiée. Elle est simplifiée car autrement elle serait trop fatigante. Ayant atteint son maximum d'action amicale, GR développe envers ces personnes le sentiment qui va avec, le sentiment d'amitié, tout aussi sincère que possible.
NP simplifie les actions d'amitié en leur ôtant toute caractéristique de l'action amicale. Il considère ses 4 relations professionnelles comme des relations amicales, ce qui simplifie énormément la tâche, qui d'ailleurs s'effectue de ce fait, tout seule, absolument sans sa volonté. Voilà comment c'est possible : NP a été amené récemment par son travail à fréquenter régulièrement 4 personnes, les premières fréquentations de sa vie. Ça se concrétise par une ou deux conversations professionnelles de quelques minutes par mois, sur leur lieu de travail ou par e-mail. Immédiatement épuisé par la moindre interaction avec autrui, ces petites conversations sont pour lui un exploit social extraordinaire, inégalé dans sa vie, un déploiement de force remarquable et un succès mémorable. Elles constituent le summum de ce qu'il peut réaliser comme action amicale. Il développe à cette occasion, et en toute légitimité, un vif et inédit sentiment d'amitié à l'égard de ces 4 personnes.
La psychologie de l'amitié issue de la recherche, en distinguant les actions des sentiments, n'a donc pas que l'avantage d'être la moins fausse et la plus aboutie de toutes les autres, passées ou contemporaines, elle présente aussi cette caractéristique remarquable de permettre de comprendre les gens avec empathie, même les plus paradoxaux. Elle permet de comprendre les amis qui se voient tous les jours, ceux qui ne se voient plus et ceux qui ne se sont jamais vus, le malade qui traite d'ami son voisin, son infirmier ou son thérapeute, l'asocial léger qui appelle ami tous ses copains, l'asocial lourd qui qualifie d'amis les 4 premières personnes, des collègues, avec qui il est amené à discuter quelques minutes dans sa vie, et inversement, l'individu en pleine forme qui déploie des trésors de soutien envers un simple inconnu. Tous ces sentiments et les actions correspondantes deviennent enfin cohérents.
La psychologie de l'amitié issue de la recherche valorise le témoignage des gens en lui préservant sa sincérité et son bien fondé, en dépit parfois de son flagrant décalage avec les faits objectifs. Elle explique, la première, pourquoi ce témoignage est tout à fait rationnel malgré ses paradoxes, en le reliant au degré d'action sociale accessible à ces individus : le sentiment d'amitié se développe pour les personnes avec qui nous atteignons notre degré maximum intime d'action amicale. Les fatigués naturels ou temporaires auront le sentiment d'amitié facile, car ils arriveront rapidement à leur maximum d'action, les plein de force naturels ou temporaires auront le sentiment d'amitié rare, car ils parviennent rarement à épuiser leur potentialité d'action.

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