Petite psycho – L'amitié (2)

Petite psycho – L'amitié (2)

Comme l'ont montré les expérimentations du psychologue Pierre Janet, les actions les plus compliquées statistiquement sont les actions sociales, celles envers autrui ou impliquant autrui dans leur bon déroulement. C'est donc bien souvent celles-là que les individus présentent à un degré plus ou moins diminué. Il s'ensuit que beaucoup de personnes se distinguent non seulement par leur type de sociabilité, mais plus précisément, par la façon dont elles l'ont soit réduite, soit supprimée. Petite psycho 1 – L'amitié (a), expose deux cas cliniques exemplaires de tels phénomènes, les plus simples et répandus, qu'il est légitime à la suite de Pierre Janet d'appeler des « fatigues sociales » : GR avait simplifié sa sociabilité en lui donnant un caractère figé depuis 10 ans, NP l'avait entièrement ramenée à ses quatre relations superficielles de travail.
Les statistiques sont très utiles, et ont beaucoup d'intérêt dans la description de nos vies ordinaires. Il convient toutefois de dire quelques mots sur un phénomène tout différent, qui lorsqu'il se produit, joue un rôle important dans notre perception de l'amitié. Ce sont des individus, très rares et tout à fait hors statistique, qui vous appellent, vous écrivent, vous invitent chez eux ou passent chez vous, et ce sans cesse, nettement plus qu'aucune de vos fréquentations ordinaires. Bien loin d'être diminuée comme dans le cas général, au contraire leur conduite sociale est nettement augmentée, au moins dans certains contextes et envers certaines personnes : il est douteux en effet qu'il existe des hypersociaux « intégraux », et l'hypersociabilité ne peut certainement désigner, en fait, que des conduites, non des individus en eux-mêmes. Toutefois ici on oubliera cette (importante) nuance pour simplifier le propos. Examinons donc un cas d'hypersocial par « invitation ».
EC est un homme marié de 40 ans, ouvrier manutentionnaire, 2 enfants de moins de 10 ans, heureux en couple et en famille. Passionné de danse de salon depuis son enfance, autodidacte surdoué titulaire de plusieurs médailles en compétions nationales, le soir après son travail il est professeur bénévole en association, sa femme son adjointe et ses enfants ses élèves. Très impressionnant dans l'étendue de son expertise aussi bien en pratiquant qu'en professeur, en outre bourré de gaîté et d'un humour simple mais fort communicatif, il se lie on ne peut plus facilement, charme tout le monde irrésistiblement.
1 – Quelles sont ses actions d'amitié ?
Sa conduite est marquée : tout adhérent de l'association est pour lui un partenaire de fréquentation potentiel, homme comme femme indistinctement. Il ne se termine jamais une séance de danse, le soir, sans qu'il en invite à dîner avec lui en famille, à brûle pourpoint et en pleine semaine. Mieux même, quand une personne accepte, il continue son tour de salle en redoublant de motivation, brandissant l'accord du premier comme argument supplémentaire de persuasion : « Gudule vient déjà dîner, pourquoi ne viendrais-tu pas aussi !? ». Son frigo est toujours plein, et un lit d'appoint prêt en permanence pour que les invités improvisés puissent dormir chez lui. Il parvient souvent à ses fins. Chez lui, il anime les dîners qui s'ensuivent en remarquable maître de cérémonie, de son hospitalité, de son humour, de sa généreuse cuisine, et de ses récits experts de danse, qui évidemment fascinent ses invités, tous danseurs et moins anciens que lui dans la pratique comme dans le réseau associatif.
Les actions d'EC sont d'authentiques actions d'amitié, surdéveloppées. Il veut recevoir, sait demander à recevoir sans la moindre retenue, et reçoit effectivement de façon merveilleuse : sa fréquentation est réellement agréable.
2 – Quels sont ses sentiments d'amitié ?
Interrogé en a parte, EC déclare d'emblée n'avoir aucun ami, et souligne en outre que « de toute façon, il ne faut jamais voir trop les mêmes gens, sinon on se lasse ». En fait, il ne s'intéresse nullement à ses invités, ne cherche pas à apprendre quoi que ce soit sur eux, leur vie l'indiffère totalement. Ses invités sont interchangeables, il leur voue une estime forfaitaire où tout élément d'affinité entre caractères est remplacé par la gratitude qu'ils aient accepté la seule demande qu'il a envers eux : une invitation du soir. Son unique préoccupation est celle d'une convivialité tribale où le nombre de participants est le principal critère. EC ne connaît pas le sentiment d'amitié pour toutes ces personnes envers qui il effectue ses nombreuses et complexes actions d'amitié, et avoue aussi ne se connaître aucun ami personnel, même hors de la danse.
Les asociaux sont vite épuisés par une action sociale. Une simple conversation leur est une épreuve. De ce fait, ils entreprennent peu ou pas d'actions d'amitié et fréquentent rarement les gens. Il s'ensuit aussi que toute fréquentation anodine est pour eux un événement émotionnellement intense, parfois bouleversant, qui les marque souvent durablement. GR est tout émotionné de l'occasion d'avoir improvisé une soirée au concert avec l'une de ses plus anciennes amies, et en reparle pendant des mois. Quand il l'apprend par anticipation, NP est bouleversé des jours à l'avance à l'idée de croiser prochainement, quelques minutes sur son lieu de travail, l'un de ses 4 collègues. Or, qu'est-ce d'autre que ce trouble à rencontrer autrui, être ému de sa présence, touché de sa conversation et toutes les nombreuses idées associées remplissant l'esprit… ? C'est précisément le sentiment d'amitié lui-même. Alors que les asociaux ne témoignent presque pas d'amitié en actes, ils ne pensent fréquenter que de « chers amis », profondément importants à leur coeur.
La forme de sociabilité des hypersociaux consiste au contraire à exagérer plus ou moins la conduite habituelle de sociabilité, et contacter ou fréquenter assidûment un grand nombre de personnes, concrétisant une assiduité exceptionnelle envers celles qui y répondent favorablement (lesquelles ne peuvent être qu'approximativement aussi rares que les hypersociaux eux-mêmes, tant ces conduites étranges déconcertent l'entendement commun, et finissent souvent par exaspérer leurs destinataires). Leurs actions sociales étant faciles et fréquentes, elles relèvent de leur mode de vie même, bref, elles sont des habitudes, des routines. En conséquence, ces actions routinières ne leur font aucun sentiment, et ne sont pas associées à un individu particulier de leur longue liste de fréquentations. Alors même qu'ils déploient des trésors d'énergie à des actions d'amitié nombreuses et complexes, les hypersociaux témoignent de ne pas se connaître d'amis.
Les deux cas en apparence opposés se décrivent par la même loi de psychologie dynamique, exposée par Pierre Janet à la suite des travaux sur l'idéo-motricité : en fait, toute idée est le résidu de ce que l'action des membres n'a pas pu réaliser. Donc si une action est difficile ou entravée, la force qu'elle avait mobilisée va se dépenser en idées résiduelles : voilà les sentiments des asociaux. Inversement, une action facile et rapidement menée à bien utilise efficacement la force dont elle avait besoin, elle ne laisse pas de résidu, donc d'idées : voilà l'indifférence des hypersociaux. Cette propriété originale du rapport entre actions et idées jouera un rôle majeur dans l'approche amoureuse, sous la forme de la dérivation (cf. Petite Psycho – 2).
Une conséquence intéressante, c'est que les hypersociaux ayant des actions d'amitié nombreuses, mais sans sentiment d'amitié, ils ont le pouvoir de reconstituer hors contexte pathologique la même forme de relation humaine que celle du patient à son thérapeute, ou comme dans Amitié (a), du personnage affaibli à son voisin en forme. Autrement dit, les hypersociaux provoquent souvent chez ceux qu'ils sollicitent constamment, au début de la relation du moins, un irrésistible sentiment d'amitié, voire même d'amour puisqu'une histoire d'amour ne commence guère autrement que par des demandes assidues de contact. Mais tandis que le voisin a accepté une aide se sachant affaibli, et que le patient est allé chez un thérapeute de sa propre initiative, les danseurs d'EC n'avaient rien demandé du tout, et se portaient (peut-être) fort bien de ne pas le connaître auparavant. En acceptant les invitations à répétition, ils s'exposent malgré eux à la déception de découvrir un jour que leur sentiment d'amitié n'a jamais été partagé.
Bien entendu, les déceptions d'amitié sont fréquentes et les hypersociaux n'ont pas le triste monopole de les provoquer. Justement, il va être possible maintenant de revenir sur quelques questions générales sur l'amitié, ses déceptions et ses réciprocités. Après avoir examiné quelques cas simples de sociabilité diminuée et augmentée, au terme de ce petit voyage en deux étapes au pays de l'amitié, ces questions ouvriront le chapitre de l'amour, abordé dans Petite Psycho 2.
Les sentiments et actions d'amitié relèvent de l'étude expérimentale de psychologie dynamique, fort malheureusement abandonnée dans la recherche au début du 20ème siècle (et laissée en pâture aux communautés privées). Il y a cependant une notion proche qui en relève moins directement, et qui présente pourtant beaucoup d'intérêt dans nos vies réelles : « l'histoire d'amitié ». Qu'est-ce qu'une belle histoire d'amitié, celle qu'on vit actuellement ou dont on se souvient avec bonheur ? L'histoire d'amitié sort du domaine de la psychologie dynamique pour une raison simple : elle se vit à deux. Du point de vue de la recherche, l'analyse d'une histoire d'amitié relèverait d'une psychodynamique des groupes, qui reste à établir.
L'amitié au sens commun, celle des jeunes qui témoignaient sur leur blog en Amitié (a), est le sentiment d'amitié joint à l'action d'amitié quotidienne, en actes. Mais est-ce suffisant pour vivre pleinement, non pas seulement une amitié, mais une belle histoire d'amitié, concrétisée dans les actes ? Quoique je n'ai pas réalisé l'enquête clinique, il me semble que la « belle histoire d'amitié » typique se définirait judicieusement par la réciprocité – magique – des sentiments et actions des deux protagonistes. L'histoire d'amitié est celle où sont partagés à la fois les sentiments, et à la fois les initiatives et actions réelles de se fréquenter régulièrement.
Or, nous avons vu que la moindre fatigue diminue les actions d'amitié et renforce les sentiments d'amitié, tandis qu'une petite force supplémentaire (ou un hypersocial) diminue les sentiments d'amitié et augmente les actions d'amitié. Il s'ensuit que la plus légère différence de force (c'est à dire de proportion entre sentiments et actions) entre deux individus provoque la non réciprocité de leurs dispositions mutuelles : il est rare que deux personnes, simultanément, à la fois éprouvent un réel sentiment d'amitié et à la fois puissent matériellement concrétiser leurs actions d'amitié, soit de par leur caractère, soit de par le contexte.

C'est tout le prix de nos rares histoires d'amitié, que – selon cette définition – on ne connaît que peu de fois dans toute une vie, le reste n'étant que camaraderie. D'ailleurs, en définissant l'histoire d'amitié par la réciprocité des sentiments et des actions concrétisées, il est possible de se demander en quoi elle diffère, finalement, de l'histoire d'amour. L'amour n'est en fait que l'amitié réciproque pour l'autre sexe, et en réalité, la question récurrente de nos magazines people et de nos petites confidences, « l'amitié est-elle possible entre homme et femme ? », est pipée à la base : une histoire d'amitié entre homme et femme EST ce qu'on appelle improprement une « histoire d'amour ». C'est pourquoi les deux sont exactement aussi rares… et c'est aussi ce qui explique que Petite Psycho 2 – Amour ne constituera qu'un simple prolongement de ce qui a été vu ici.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *