Psychologie transcendantale

Psychologie transcendantale

Les conditions de possibilité du jugement clinique.

à Jacques P., pour une réunification épistémologique de la recherche et de la pratique

Claude (45 ans) est un homme beau, riche, gai, gentil et fort cultivé (si si ça existe). Mais il est en outre d’un calme et d’une patience absolument légendaires. La seule fois de sa vie qu’il s’est mis en colère, c’est récemment, quand son meilleur pote Patrice, après avoir écouté pendant des semaines entières ses confidences amoureuses fort enlisées et donc moroses, lui a soudain répondu, en le regardant bien dans les yeux : « écoute Claude, franchement arrête, maintenant : je t’assure que tu te trompes, et que cette fille n’est pas du tout amoureuse de toi ». Ce fut affreux, peut-être surtout pour Patrice… Claude se leva de son siège, devint tout rouge, frappa du poing sur la table et se mit à crier pour lui répondre. Patrice était le seul spectateur médusé de cette scène dramatique, mais tout autre ami de Claude eut été stupéfié. Pendant quelques minutes uniques dans sa vie, Claude fut méconnaissable. En hurlant il répondit (entre autre) « il est impossible de discuter avec toi !!! Tu nies l’éVIDENCE, les faits de base !! Qu’elle m’aime, c’est tout simplement CERTAIN, là-dessus on ne revient pas ! ». Il se trouve que c’est Patrice qui avait raison.
Julien est un jeune homme de 30 ans dans un état avancé de psychasthénie (dépression) pour des raisons complexes qui peuvent se résumer au fait que la vie qu’il a décidé d’adopter il y a 10 ans se révèle objectivement, à ce jour, un échec complet, et dans tous ses aspects. Pour des raisons non moins compliquées, il est incapable du recul nécessaire à cette prise de conscience (certes particulièrement dramatique). Il s’enfuit dans l’irréel, perd tout pied avec la réalité et surtout, signe l’arrêt de mort immédiat de toute personne « bien intentionnée » tentant de lui sous-entendre amicalement que ses choix ayant échoué, il est encore temps de rebondir. Un beau jour, ce qui devait arriver arrive. élise, son amie d’enfance – elle-même – fait la gaffe fatale. A l’instant où elle lui propose son aide pour la raison qu’il a l’air « d’aller mal », Julien lui vole dans les plumes et cesse de la voir. Elle lui a dit qu’il allait « mal », alors que c’est tout ce monde POURRI qui déraille ! Julien s’enfonce maintenant dans la psychasthénie privé du soutien d’élise.
Ces deux petits tableaux cliniques résumés nous permettent d’introduire l’une des questions les plus fascinantes de la psychologie dynamique, celle du jugement clinique d’une personne envers une autre. En effet, le seul forfait de Patrice et élise, c’est d’avoir jugé leurs amis, ou plus précisément, c’est d’avoir, en leur âme et conscience, jugé de l’état de psychasthénie de leurs amis Claude et Julien (concrètement, c’est d’ailleurs bien plutôt, ici, de leur avoir un jour fait part verbalement de ce jugement, qu’en réalité ils gardaient peut-être en eux depuis des semaines…).
La question directe que poseraient ces deux tableaux est la suivante : deux amis sont en train de juger cliniquement d’un état, celui de la personne qui se confie à l’autre, ci-appelé le « confieur ». En effet, le problème est survenu du fait d’une configuration tout à fait particulière, qui est qu’en réalité, le confieur a lui-même un jugement très précis sur son propre état clinique, mais en outre – ceci est crucial – il trouve cet auto-jugement aussi pertinent que celui de son ami confident : de ce fait, il condamne (durement) son confident au moment où celui-ci lui révèle qu’il porte, lui, un tout autre jugement sur l’état clinique de son confieur. Bref, le confieur et le confident ont deux jugements cliniques en concurrence – et au même rang d’autorité -, et le confieur se braque à celui de son confident. Existe-t-il donc un moyen, en psychologie, de départager les deux individus, et de savoir le plus objectivement possible lequel des deux a raison dans le cas général, ou à tout le moins, lequel des deux, dans un cas général, a le maximum de probabilité d’avoir raison plus que l’autre ?
En vérité, cette situation est pratiquement inextricable dans la configuration amicale, en raison du statut d’égale autorité psychologique des deux interlocuteurs, et ces expériences sont si préoccupantes, en particulier pour le confident, qu’elles feront l’objet d’un prochain chapitre consacré à la compréhension d’autrui. Donc pour l’instant on laissera ce contexte de côté, qui sera traité plus tard. Je voudrais faire remarquer toutefois qu’à très peu de choses près, cette configuration entre deux amis dont l’un se confie à l’autre présente de très étroites analogies avec une situation, elle, infiniment mieux étudiée et surtout formalisée par le grand psychologue Pierre Janet en personne : la situation où un patient se confie à un thérapeute professionnel. Mais la configuration où c’est un client qui se confie à un thérapeute est à la fois bien plus simple, et… bien plus grave !
Elle est bien plus simple, parce que l’autorité psychologique du thérapeute sur le patient est indiscutée des deux parties : théoriquement c’est toujours le client qui va mal, qui est diminué, et en principe c’est donc lui qui va voir un thérapeute pour cette raison et de sa propre initiative, et le client ne s’attend pas, généralement, (1) ni à ce que le professionnel en face de lui commence à lui demander de l’aide pour une dépression qu’il serait lui-même en train de vivre, (2) ni à ce que le thérapeute émette des doutes mortifères sur le jugement à porter, et s’avoue incapable de comprendre son client ou réticent à lui avouer son diagnostic. C’est à dire que contrairement à la situation informelle amicale, ici les rôles institutionnels sont parfaitement clairs, et les compétences reconnues unilatérales, ce qui d’un coup règle la moitié du problème : d’emblée tout le monde est d’accord soit profondément, soit simplement de jouer le jeu, que non seulement le thérapeute (se permettra de) porter(a) un jugement, mais qu’en outre c’est bel et bien lui qui aura raison et dont il faudra croire les évaluations cliniques (ou en tout cas il faudra se conduire « comme si » : c’est la « conduite du client »). Quel confort – enfin – pour le confident, qui ne risque plus, ou en tout cas beaucoup moins, de se faire voler dans les plumes à tout bout de champ par ses confieurs, qui entre-temps se sont avantageusement métamorphosés en clients (ou « patients », selon ce qu’on considère comme pathologique).
Mais cette situation a beau être simplifiée, elle est infiniment plus grave, finalement, que la configuration amicale. En effet, comme par un tour de passe-passe, l’une des deux personnes – en l’occurrence le confident – se voit maintenant affublée d’une autorité et d’une compétence psychologique qui outrepassent largement celles de l’autre, le confieur. La symétrie (amicale) éclate en morceaux. La parité est brisée. Par certains aspects, on déplace là le problème du terrain proprement psychologique au terrain déontologique, voire juridique. Il en va maintenant de la protection civile, de l’assistance à personne en danger, et enfin de la santé publique : la question devient, comment garantir aux clients cette compétence attendue du thérapeute ? Heureusement, sur ces plans politiques complexes et sous nos latitudes, la situation est magistralement prise en mains par la Société Française de Psychologie, qui encadre fermement toutes les pratiques éthiques (recherche) et déontologiques (interventions) en interlocuteur incessant à la fois de l’ensemble de la profession, et des pouvoirs publics. On lui doit toutes les lois édictées sur le sujet.
En restant à l’écart, donc, des solutions institutionnelles en terme de formation et de titre des psychologues (j’encourage les lecteurs à se reporter, à ce sujet, aux travaux de la Société Française de Psychologie), je voudrais modestement présenter ici, aussi simplement que possible, en quoi la psychologie dynamique expérimentale, celle qui a été pratiquée dans la recherche, a pour sa part répondu à cette question, celle de savoir ce qui garantit l’expertise du thérapeute, autrement dit à quelles conditions son jugement clinique peut être valide. Ou pour revenir à notre interrogation (lancinante) d’origine, à quelles conditions le jugement clinique du thérapeute peut être considéré plus valide que celui de son client. Voilà le noeud du problème, on y est. C’est une question qui peut paraître quelque peu embrouillée au départ, puisque d’une certaine façon, elle revient à se demander laquelle de deux « psychologies » en présence (celle du thérapeute ou de son client) sera plus assurée que l’autre, et ce, à l’intérieur même de la psychologie. Autrement dit, la psychologie peut-elle se juger elle-même ? La réponse est oui.
Les conflits d’inclusion de niveaux à la Russel ou Gödel n’ont pas prise sur la psychologie dynamique, pour une raison simple : Pierre Janet l’a élaborée – par construction – comme un empilement de niveaux superposés, une hiérarchie de degrés disjoints. Pratiquement, chez Pierre Janet, il existe autant de « psychologies » que de niveaux : la force qui étage les niveaux contraint sur chacun d’eux à la fois le type d’actions des membres, et le type de pensées. Le même individu qui au cours d’une psycholepsie ou d’une guérison parcourt plusieurs niveaux de la hiérarchie en les montant (guérison / irradiation) ou en les descendant (psycholepsie), adopte successivement autant de styles de personnalités tout à fait changeants et différents à chaque niveau atteint, et comme en témoignent les patients de Pierre Janet, ne se « reconnaît pas » lui-même d’un niveau à l’autre. A chaque franchissement de degré, non seulement ses actions sont modifiées, mais aussi ses idées et toute sa façon de voir le monde (sa mémoire, elle reste intacte : il ne s’agit nullement, ici, du trouble par « personnalités multiples » !). De même, deux individus qui se trouvent au même moment sur des niveaux différents de la hiérarchie ont des conduites fort différentes, c’est à dire des actions des membres différentes et une façon différente d’envisager cognitivement toute la réalité.
On peut donc dire – ce sera notre version « faible » de première réponse – qu’un niveau pourrait presque déjà légitimement juger l’autre, du simple fait qu’il en diffère autant : pratiquement, entre niveaux disjoints, on n’est plus dans la même psychologie du tout, ce qui évacue le conflit d’inclusion logique d’une psychologie qui se jugerait elle-même. C’est en quelque sorte une reformulation de l’apport majeur de l’observation extérieure par rapport à l’antique introspection de la psychologie philosophique, qui entre autres failles critiques, ne pouvait que s’enliser dans le paradoxe logique.
Mais si la différence de niveaux légitime un premier degré de jugement clinique, ça ne nous dit toujours pas lequel des deux jugements sera plus valide que l’autre. Une méthode pédagogique serait de comparer les deux extrémités opposées de la hiérarchie (en se bornant, toutefois, à la plage des conduites ordinaires des vrais gens qu’on fréquente régulièrement dans nos vies quotidiennes). On a vu que l’échelle des conduites était une échelle de force : les sujets les plus différents au niveau cognitif sont donc logiquement à une extrémité les sujets très faibles ou affaiblis et à l’autre, les sujets non seulement en pleine forme, mais naturellement plein de forces. Pierre Janet a montré que leurs contenus cognitifs étaient en effet fort différents : les sujets naturellement faibles, ou identiquement, les sujets temporairement très affaiblis, ont des pensées en général globalement sombres et pessimistes, des « sentiments d’incomplétude » voire pire, les terribles « sentiments du vide », qu’a passé toute sa vie à décrire en détail Pierre Janet. Ils perçoivent distinctement, dans leur vie ordinaire, la laideur, la difficulté, l’injustice, la méchanceté. Les sujets naturellement plein de force, ou vivant temporairement un tel état (le coup de foudre amoureux est probablement le meilleur exemple d’une telle « bouffée de force » dans la vie ordinaire), ont des pensées en général globalement gaies et optimistes, des sentiments de joie et d’accomplissement. Ils perçoivent distinctement, dans leur vie ordinaire, du beau, du juste, du généreux, de la facilité, de la gentillesse.
A ce niveau la question commence à se préciser, pour la raison avantageuse que ces sujets ne manquent pas de se juger eux-mêmes, et aussi leurs camarades de l’autre extrémité, quand ils en fréquentent. Il y a donc des témoignages à examiner. Quelle forme prennent ces jugements, l’un d’eux sera-t-il – enfin ! – plus valide que l’autre ?
Il est aisé de vérifier dans nos vies ordinaires que les pessimistes (ou affaiblis) chroniques ont très souvent une fascinante caractéristique, bien décrite par Pierre Janet : éprouvant à tout bout de champ de leur vie quotidienne des entraves, des difficultés et des contrariétés, la plupart d’entre eux, après une longue réflexion de plusieurs années, parviennent finalement, à grands efforts, péniblement, à la certitude – cette fois affirmée – que la réalité en elle-même, OBJECTIVEMENT, est effectivement difficile, injuste et laide par essence. Deux jugements en résultent.
1. Avoir réussi à accéder, souvent à grand peine, à ces pénibles révélations sur l’essence profonde et véritable de la Réalité, constitue pour eux pratiquement la plus grande réussite de leur vie. Ils sont soutenus dans cette vision non seulement par leurs innombrables observations quotidiennes (on perçoit toujours très distinctement ce à quoi on croit au préalable), mais encore par des tas de littératures et de philosophies très savantes, qui démontrent l’exactitude du nihilisme et de la corruption généralisée par le fait d’avoir été écrites dans un livre. Pour le prix de leurs perpétuels efforts (aux simples tâches quotidiennes, et) à l’acquisition de ces vérités trop souvent ignorées, ils se considèrent les rares dépositaires d’une « révélation », se jugent eux-mêmes de fins « initiés » et pour toutes ces raisons, s’auto-qualifient de « lucides ». Leur parcours les a amenés à la « lucidité », très souvent refusée aux autres, que oui, la Réalité est bel et bien cruelle et que par bien des aspects, la vie n’est que survie. L’aspect initiatique de cette « découverte » tient beaucoup à ce que dans la majorité des cas, elle représente une rupture par rapport à ce que ces sujets pensaient étant enfants (ils étaient alors plus gais, ou en tout cas, moins sombres) : cette « lucidité » acquise, a donc tendance à rimer chez eux, tout simplement, avec l’entrée dans l’âge adulte, donc par extension à une définition d’« être adulte ». Cette certitude de détenir une Vérité est des plus répandues chez les psychasthéniques, et a pour corollaire un autre jugement très intéressant, cette fois envers les optimistes :
2. Par leur ignorance de la révélation fondamentale (qui littéralement fait d’eux de petits enfants immatures), par leur déni de l’évidence quotidienne et de tous les écrits savants publiés dans les romans, les optimistes, eux, ne sont que des « béats » et des « naïfs » dont tout ce qu’il y a à tirer est de leur souhaiter d’accéder, eux aussi un jour, aux épreuves initiatiques qui feront enfin d’eux des « lucides », des adultes, des gens qui ont enfin découvert la vraie Vérité, celle que la vie est cruelle ou dépourvue de sens. Pour les pessimistes, les optimistes sont au mieux des gens inachevés qui n’ont pas assez vécu (pas assez appris), mais plus souvent sont de pauvres erres affligés d’une cécité congénitale qui les empêche par construction de voir le Monde tel qu’il est, même s’ils vivent très vieux.
Pour savoir si un jugement sera plus valable que l’autre, il resterait donc maintenant à examiner celui des optimistes, d’abord à propos d’eux-mêmes, puis à propos des pessimistes. Or voilà que surgissent quelques difficultés inattendues. D’abord, les optimistes sont assez rares, infiniment moins nombreux que les pessimistes et les autres psychasthéniques, et il est donc difficile de regrouper leur témoignage. Ensuite étrangement, il n’est pas très fréquent que les optimistes clament sur les toits leur conviction que le Monde est beau et juste, ainsi que le font les pessimistes avec leurs propres convictions. Et pour finir, la plupart du temps ils n’ont aucun jugement sur les pessimistes, hors celui de leur reconnaître cette caractéristique assez neutre, voire, pour les plus avisés, de les juger « un peu déprimés ». Nous voilà donc en présence d’une rupture totale de symétrie entre les jugements ordinaires des pessimistes et ceux des optimistes. C’est cette brisure qui va donner la solution, celle apportée par Pierre Janet.
Mais nous n’y sommes pas encore…. car il faut revenir un instant sur cette observation étonnante que les rares optimistes clament rarement leur optimisme sur les toits, ce qui accumule beaucoup de rareté à cette voix ultra-minoritaire. En littérature et en philosophie par exemple, les spécialistes confirmeraient probablement que les oeuvres pessimistes – oh pardon !! « LUCIDES » -, celles qui décrivent principalement des difficultés et des injustices, voire celles qui les érigent en Modèle du Monde, outrepassent le nombre d’oeuvres optimistes de plusieurs ordres de grandeur. Mais dans nos vies quotidiennes, c’est le même constat : nos chers pessimistes de nos vies ordinaires, ceux qu’on fréquente réellement, eux aussi, s’expriment très volontiers bien abondamment sur « tout ce qui va mal », alors qu’il est bien plus rare que les quelques optimistes osent prendre la parole pour leur rétorquer « mais non, cesse de te plaindre car tout va bien ! ». Mais pourquoi, pourquoi donc ?
Une part importante de la réponse tient à ce qu’un individu actif, fort et optimiste, aussi attaché soit-il à une vision positive du monde, sait bien, au fond de lui, que beaucoup d’événements courants sont tristes et injustes. Il n’est donc pas possible d’ériger l’optimisme en état objectif de la Réalité, de la façon dont les psychasthéniques érigent le pessimisme en Vérité objective sur le Monde. Il en résulte qu’aux extrémités de la hiérarchie, la différence cognitive entre les pessimistes et les optimistes est plus profonde encore que ce j’ai exposé jusque-là : outre que les représentations du monde soient globalement opposées, les pessimistes sont dans un état de conviction irrépressible qui transforme leurs croyances en Vérités observables, tandis que les optimistes, eux, sachant bien que leurs enthousiasmes ne tiennent (en grande partie) qu’à leur heureuse nature, ne sont pas dans un état de croyance. En attendant de devenir capables d’attribuer rationnellement au Grand Cosmos une valeur mesurable d’éthique et d’esthétique, les deux positions éminemment philosophiques de beauté/justice ou de laideur/injustice du monde, du point de vue de la psychologie dynamique, ne sont que des distorsions du jugement, caractéristiques du degré de la force. Tandis que la force décale abusivement l’entendement vers la joie, l’affaiblissement l’accule à l’insatisfaction. Mais statistiquement, seule la distorsion négative s’accompagne de conviction. Comment est-ce possible, et que pourra-t-on en déduire sur la validité des deux jugements cliniques ?
Le dénouement final tient à une propriété cruciale de la hiérarchie janétienne, que je n’avais pas encore précisée : en réalité, les niveaux disjoints de cette échelle de force ont beau être extrêmement différents du point de vue des actes comme du point de vue de la cognition, ils sont étroitement apparentés par un phénomène d’inclusion, ou d’emboîtement des niveaux. En fait, chaque degré donné inclut toutes les caractéristiques du niveau le précédant sur l’échelle, et ne fait que lui adjoindre quelques conduites supplémentaires. Monter ou descendre sur la hiérarchie, ça n’est pas tout changer, c’est seulement perdre ou gagner des conduites : les degrés sont emboîtés. Les psychologies diffèrent donc, d’une extrémité à l’autre de la hiérarchie de force, par la propriété que les niveaux forts englobent toutes les conduites plus faibles, mais offrent en plus de nouvelles possibilités de penser et d’agir. En un mot, les individus très en forme ont tous l’expérience d’avoir été un jour ou l’autre affaibli, mais bien des individus affaiblis n’ont jamais eu l’expérience d’être forts et actifs (ou très rarement ou il y a très longtemps).
Car en effet, même l’individu à la force illimitée, le plus optimiste et gai de la terre depuis son enfance, constatera un jour ou l’autre dans sa vie des événements tristes ou injustes, des événements en tout cas, auxquels il est extrêmement difficile de trouver une interprétation joyeuse (surtout depuis la disparition de la religion, qui s’en était fait une utile spécialité). Même très fort et optimiste, il est impossible de ne pas être triste, voir même franchement psychasthénique (temporairement), à la maladie de son enfant, à la mort d’un proche, ou à quelque catastrophe humanitaire dont les médias se sont habilement fait l’unique fond de commerce. Plus généralement, les optimistes ne sont nullement immunisés contre toute tristesse, toute fatigue, toute contrariété de leurs vies ordinaires. Autrement dit, tout sujet aussi gai et optimiste soit-il sait néanmoins parfaitement ce qu’est d’être triste et psychasthénique, et l’a vécu plusieurs fois dans sa vie. Mais voilà, l’inverse n’est pas vrai ! La hiérarchie est asymétrique par construction. Malheureusement pour l’humanité (quoi que ?), il se trouve qu’elle est lourdement lestée du côté dépressif (rien n’interdisait en théorie qu’elle le fut de l’autre) : il est infiniment plus facile d’être affaibli qu’en pleine force, d’être maussade que gai, d’être passif qu’actif, d’être spectateur qu’acteur, d’être convaincu que critique. Dans toute population donnée, les sujets extrêmement actifs et optimistes sont outrepassés en nombre, par les autres, de plusieurs ordres de grandeur, et en deviennent proportionnellement presque négligeables. Comme le disait Pierre Janet, les sentiments de joie et de jouissance de la réalité sont – de loin – les plus difficiles à atteindre (bien des personnes n’y parviennent presque jamais de leur vie), et donc, sont aussi les plus rares parmi la population. Autrement dit, cette asymétrie fondamentale, ce lest originel implique que les sujets psychasthéniques soient difficiles à « remonter », et que les sujets gais soient faciles à affaiblir. Ou encore, quelle que soit sa force, un sujet extrêmement gai ne sera jamais qu’en équilibre instable sur son extrémité de hiérarchie, et de fait sera mobile entre les niveaux : il sera bien obligé de les descendre, mais du moins parviendra-t-il ensuite à les remonter. En contraste, un sujet psychasthénique est un sujet plus stable : il est arrêté, fixe sur la hiérarchie, immobilisé du côté pessimiste par toute l’inertie du lest irréductible. Il n’a souvent jamais parcouru, exploré, connu, vécu, les niveaux de l’autre extrémité, ceux de la force et de la joie. Les niveaux les plus stables étant ceux de la déprime, la façon d’être immobile sur une hiérarchie de force, c’est d’être psychasthénique.
Bien des choses s’expliquent, alors : si une fraction non négligeable des psychasthéniques érige en loi la laideur du Grand Monde, alors qu’il y a peu d’optimistes pour croire sa beauté intrinsèque, c’est parce qu’un sujet plein de force est le seul à avoir vécu cette fascinante expérience, que monter ou descendre sur la hiérarchie rend alternativement le monde laid ou enchanté. Seul le sujet en forme a donc vécu (de façon troublante), que son simple état de santé conditionne sa Vision du Monde, qu’il aurait pu croire plus conforme à une certaine réalité extérieure. Que nenni, si tout apparaît laid quand on est malade, et beau quand on est euphorique, il en résulte – rationnellement – que le Monde, finalement, n’est en lui-même ni l’un ni l’autre, ou à tout le moins, on ne sait pas comment il est par essence : la force et l’optimisme ne sont pas convertibles en convictions. La mobilité sur la hiérarchie du sujet en forme modère nécessairement son Modèle du Monde. Le sujet psychasthénique, par contre, immobile sur la hiérarchie inertielle, bloqué du côté « lesté », n’a à sa disposition et en mémoire que l’expérience perpétuelle de la laideur et de la difficulté : il en fait donc – non moins rationnellement – une propriété du Monde extérieur. Une conséquence amusante, c’est qu’il est nécessaire de trouver le monde merveilleux pour accéder à la connaissance qu’il ne l’est pas.
Mais il en résulte bien d’autres intéressantes conséquences, dont celles, tant attendues, sur les conditions de validité des jugements cliniques en contexte thérapeutique. Le psychasthénique qui vient consulter un thérapeute est typiquement un sujet aux deux caractéristiques suivantes :
1. il a conscience de sa faiblesse (ou de son affaiblissement), sans quoi il ne serait pas venu consulter de sa propre initiative. Notons au passage que cette condition est une autre extrême simplification du cas informel « amical », où bien souvent le confieur n’a pas la moindre conscience de sa propre faiblesse. Le psychasthénique consulte parce qu’il trouve que les autres gens ont semble-t-il plus de forces et de compétences que lui, puisqu’ils affrontent des conditions de vie similaires avec visiblement moins de difficultés (ceci exclue pratiquement les cas de sentiment de persécution, qui sont néanmoins nombreux (mais il faut bien circonscrire, ici)).
2. il illustre avec brio la philosophie pessimiste, puisque – même en se sachant affaibli ! -, il lui est absolument irrésistible de croire que quoi qu’il en soit, la Réalité est quand même, objectivement, extrêmement rude, cruelle et injuste. Une sorte de lutte perpétuelle dont le seul résultat attendu soit simplement de pouvoir « vivre comme tout le monde », une dépense de forces inconsidérée aux seules fins de survivre.
A quelles conditions (de la psychologie dynamique) le thérapeute va-t-il pouvoir intervenir sur la souffrance de son client, dans quelle mesure la validité de son jugement clinique sera-t-elle exposée ? Imaginons un thérapeute extrêmement savant en psychologie dynamique, qui connaît par coeur toutes les caractéristiques cognitives (idées) et motrices (actions) de chaque niveau de la hiérarchie de force de Pierre Janet. Mais voilà, il est très psychasthénique lui aussi. Or, comme (statistiquement) les niveaux de force déterminent les contenus cognitifs, il partage nécessairement au fond de lui-même les mêmes convictions philosophiques que son client. Quand celui-ci lui explique que la Réalité est dure et injuste, le thérapeute n’a d’autre choix que d’approuver, car il en est sûr lui aussi, non même, il « le sait », carrément. Il se dit « tiens, j’ai un client LUCIDE aujourd’hui ». Pour un peu il lui serrerait la main. Mais si c’est la Réalité du Grand Cosmos qui est intrinsèquement invivable, pourquoi soigner le client et pas plutôt le Monde extérieur, alors ? N’y a-t-il pas une vanité fondamentale à modifier l’individu alors que c’est la Réalité qui flanche ? Voilà déjà une première difficulté.
Allons plus loin. Notre thérapeute bien intentionné et très averti en psychologie dynamique, ayant lu tout Pierre Janet, décide néanmoins de tenter d’intervenir sur la souffrance de son client. Selon Janet, il faut s’attaquer à la faiblesse des actes : l’exercice des tendances va libérer de la force, la force va remonter l’individu sur la hiérarchie, la montée de niveaux va diminuer la distorsion négative… La distorsion négative ?? Mais pour notre thérapeute psychasténique, comme pour tout psychasthénique, que le monde soit laid et inhospitalier ne relève nullement de la moindre « distorsion » ! C’est une donnée de base d’une rare lucidité chèrement conquise. Tout le processus thérapeutique est donc tourné vers une fin illégitime, qui est de modifier les pensées d’un client qui a raison. Voilà une deuxième difficulté, assez grave.
Mieux encore. Notre thérapeute plus que zélé poursuit néanmoins, et comme il est fort doué, son client remonte la pente. Il constate alors qu’au fil des séances, son client s’éloigne peu à peu de la saine lucidité, et à mesure qu’il souffre moins, devient en contre-partie plus « naïf », plus « béat ». Le voilà maintenant qui raconte des inepties sur la beauté de son jardin, sur la gentillesse de son voisin, comme un petit enfant qui n’a jamais rien vécu. Il ne faut pas se voiler la face : cognitivement, ce client régresse. En un mot, plus son client guérit, plus il est bête. Je crois que là, nous touchons le fond de la limite de ce que ce thérapeute va humainement pouvoir continuer à assumer. Ça n’est plus une difficulté. En pratique, c’est devenu une impossibilité radicale.
Certaines écoles de thérapies libres, sans lien à l’enseignement supérieur ni à la recherche expérimentale, ont frôlé ce problème crucial et l’ont formulé maladroitement dans un langage empirique, non fondé : on n’a pas manqué de constater qu’un thérapeute dépressif était moins productif qu’un thérapeute joyeux et fort. Malheureusement, le bon sens élémentaire – seule approche disponible hors de la recherche expérimentale -, a formalisé ce constat sous l’injonction : tout thérapeute doit au préalable avoir fait un « travail sur lui-même », c’est à dire en pratique s’être soumis aux soins d’un thérapeute de son école. Cette démarche est censée lui donner une meilleure connaissance des mécanismes que la cure va faire jouer chez ses clients, et surtout, elle va lui permettre de ne pas être psychasthénique lui aussi, ce qui améliorera son efficacité thérapeutique. Tout en approchant une partie de vérité, ces conceptions se fourvoient sur tous les points capitaux.
1. Il est impossible d’accéder à la connaissance des mécanismes psychologiques d’une cure du seul fait de la vivre soi-même : cette position épistémologique n’est qu’une récente et sournoise reformulation tacite de ce qu’on a toujours appelé l’introspection. L’introspection est le fait d’interpréter ses propres états mentaux, lors d’une cure ou à tout moment de la vie. Son inconsistance a été démontrée quand on a pu enfin la comparer aux premières méthodes expérimentales naissantes, mises au point par les maîtres de Pierre Janet, Charcot et Ribot. A l’époque du grand psychologue, déjà, elle était définitivement éradiquée de la recherche en psychologie, qui avait pris la méthode qu’elle garde jusqu’à ce jour : étudier les phénomènes psychologiques de sujets rigoureusement testés en laboratoire, la plupart du temps, en outre, sur un large échantillon statistique. Circulez.
2. Qu’une cure préalable soit nécessaire à un thérapeute, c’est évident… s’il est psychasthénique ! (comme pour n’importe qui d’autre). Puisque l’introspection d’une cure ne peut strictement rien apporter en termes de connaissances psychologiques, lesquelles – on ne le répétera jamais assez – ne s’acquièrent que par une longue formation universitaire, il ne reste pas le moindre bénéfice à la suivre si on est déjà en forme. Par ailleurs, encore faudrait-il se demander en quoi un soignant soigné serait plus performant qu’un soignant non soigné ayant toujours été suffisamment en forme dans sa vie. Là ça change du « bon sens », cette fois on tombe sur une croyance populaire, selon laquelle les difficultés « forgent le caractère », parvenir à surmonter des infortunes donne au final plus de forces qu’on en aurait eu sans. Selon cette vue, un soignant ayant été malade, puis soigné, serait donc plus fort qu’un soignant n’ayant jamais eu besoin de se faire soigner, pour cause de bonne santé persistante (il s’en excuserait presque !!). Aucune de ces élucubrations poétiques n’a jamais été prouvée dans la recherche (et on n’ose imaginer une pédagogie fondée sur le dogme qu’affronter des problèmes rend finalement plus fort !).
Evidemment, il n’est quand même pas contre-productif que le thérapeute ait été lui-même soigné (pourvu qu’il ne soit plus psychasthénique). En effet, à défaut de connaissances psychologiques, il a tout de même acquis une expérience subjective de la maladie et de la chute dans la faiblesse, qui lui feront mieux comprendre et partager ce que ressentent ses clients. Mais avoir été malade au point de recourir à une thérapie ne peut être considéré indispensable, dans le cadre de la psychologie dynamique. En effet :
Avoir partagé le vécu de ses clients n’ajoute rien à l’efficacité d’une cure fondée sur les résultats de la recherche expérimentale, soumise à l’évaluation critique des pairs par publication dans des revues indépendantes de recherche. De même que nous avons récemment inventé la possibilité d’être à la fois croyant et évolutionniste, ou physicien et astrologue (si si), appliquer scrupuleusement les protocoles normalisés de la cure psychologique garantit les meilleures conditions de son efficacité. Comme on l’a vu, l’observation rigoureuse des protocoles aura pour limite, non pas la « compréhension subjective » du thérapeute pour son client, mais le degré auquel il se trouve en contradiction avec la philosophie optimiste, ce qui n’est pas du tout la même chose. Un thérapeute imaginaire ayant toute sa vie été gai, et donc jamais soigné, sera bien armé pour appliquer les protocoles sans renier sa propre mentalité. Par ailleurs, on verra dans un autre texte que l’idée de « comprendre » son client, et plus généralement tout individu, recèle bien des pièges rédhibitoires qui la rendent éminemment floue.
Mais surtout, ce qui nous fait reprendre le fil d’origine, il est d’autant moins nécessaire pour un thérapeute d’avoir été gravement psychasthénique, que comme on le voyait plus haut, toute personne même la plus forte a nécessairement connu toute une série de chutes et d’affaiblissements dans sa vie. L’expérience et la « compréhension », tout thérapeute l’a donc déjà forcément, même s’il n’est jamais allé jusqu’à consulter (alors que bien des psychasthéniques – les pauvres – ne savent tout simplement pas ce qu’est d’être heureux une seule journée).
Au terme de notre parcours fort sinueux, les conditions de possibilité du jugement clinique se dessinent maintenant avec clarté :
Contrairement à la santé, la psychasthénie comporte en tant que symptôme invariable une vision du Monde comme Vérité : « le Monde est cruel, la Réalité est injuste, c’est un fait de base indiscutable et quotidiennement observable ». Il est donc impossible à un thérapeute psychasthénique de juger qu’un client est psychasthénique à partir de l’entretien clinique : le client est « lucide ». De ce fait, il n’est pas déontologique de chercher à modifier ses idées. Au cas où un tel thérapeute s’y essayerai néanmoins en suivant rigoureusement le protocole thérapique standardisé, il butterait sur le sentiment intime, affreux, de faire régresser son client vers un état de béatitude (presque) coupable, caractéristique de sujets immatures et naïfs. Le jugement clinique est donc impossible à une personne n’ayant pas expérimenté par elle-même que le monde n’est en lui-même ni laid ni beau, comme seul le démontre qu’on croit si fermement l’une ou l’autre de ces propositions au pur hasard des oscillations de la force d’agir. Seuls les sujets forts et joyeux étant mobiles sur la hiérarchie et expérimentant donc tous ses niveaux, en conséquence, de deux jugements cliniques, le plus averti sera nécessairement celui de la personne la plus en forme des deux. On pourrait résumer ceci par le mot de la fin que si assurément un thérapeute doit être « formé », il doit aussi être « en forme » !

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