Réponse à M. Hacquard

Réponse à M. Hacquard

Cette petite note est une réponse informelle et cordiale à l'article du psychologue N. Hacquard, dans « Le Journal des Psychologues » d'octobre 2004 : « Pourquoi et comment préparer la disparition de la psychologie clinique ? ». L'auteur s'alarme de ce que plusieurs initiatives gouvernementales, ces dernières années, tentent de donner à l'acte psychologique le statut d'acte paramédical, tendant donc à le placer, à terme, sous la férule de la médecine, en l'occurrence de la psychiatrie.
Effectivement, comme Pierre Janet le déplorait en 1890, il est regrettable que la psychiatrie soit devenue organiciste, une « médicalisation biogénétique pure et dure ». Les psychiatres n'ont pas plus de formation en psychologie que les linguistes, les sociologues ou les historiens, c'est à dire quelque heures en plusieurs années, parfois même seulement en option, autant dire qu'immédiatement après leurs études, ils sont aussi fort en psychologie que vous et moi. Si vous allez consulter pour une déprime, le psychiatre ne peut vous fournir aucune aide psychologique plus performante que celle de votre gentille voisine (qui en outre reviendrait bien moins cher), de votre collègue de bureau sympa, ou que celle que vous donneriez vous-même spontanément à ces personnes. Autant dire que comparé à l'aide psychologique que peut vous apporter l'un de vos proches les plus chers (meilleur(e) ami(e) ou famille), le psychiatre est totalement inefficace (il est formé pour apprendre les pathologies répertoriées dans un énorme guide international, le DSM-IV, et leur traitements médicamenteux définis par les institutions de normalisation en vigueur pendant ses études).
D'un autre côté, la formation psychologique des psychiatres pourrait bien être allongée d'un facteur 10, ou même 100, ça ne changerait pas grand chose à leur incompétence dans l'aide psychologique des patients. Pourquoi ? Et bien parce que les questions que posent les patients, les malaises, les problèmes qu'ils évoquent, tout ce vocabulaire, toute cette collection de concepts usuels et intuitifs, qu'on emploie quotidiennement avec nos proches, tout ce corpus de connaissance, a été chassé de la psychologie universitaire depuis une cinquantaine d'années. Rayé des cadres. Il est actuellement impossible d'apprendre quoi que ce soit à la fac sur le sentiment d'incomplétude, d'effort, de joie, sur la croyance immédiate ou réfléchie, sur la nature des idées simples et complexes, leur association en systèmes cohérents, sur le moi et sa synthèse, sur la notion de personnalité et d'unité de l'individu, sur la force psychologique et ses hauts et bas, sur la relation de nos actions avec nos paroles, sur la relation du langage avec nos idées et croyances. Toutes ces questions appartiennent à la branche éteinte de la psychologie, qu'on appelle, dans les manuels d'histoire, la « psychologie dynamique ». La psychologie et ses sous-disciplines sont très variées et très rigoureuses, elles approfondissent des tas de questions qu'il n'est pas le lieu de mentionner ici… mais en tout cas, pas la psychologie dynamique.
Vous me direz, « Oui, mais non. Mon fils avait un problème d'agressivité, des angoisses, tout ça tout ça, je l'ai emmené voir un psy et maintenant il va mieux, comme quoi ils apprennent quelque chose, c'est leur métier quand même ». Tout à fait, l'aide psychologique n'a jamais tant fonctionné que de nos jours. Mais sur quoi repose-t-elle ?
Et bien il n'est pas dur de se figurer que les psychologues diplômés et les psychiatres ont été et sont toujours des êtres humains avant d'être des spécialistes. Pour ces deux classes de praticiens, les qualités psychologiques intuitives nécessaires à aider autrui sont réparties comme sur la population normale : il y a des psychiatres « psychologues » et d'autres pas, dans la même proportion qu'il y a des gens à l'écoute, sensibles, et d'autres pas. Une première explication est donc que vous soyez tombé – heureusement car c'est du hasard – sur un praticien généreux et patient qui a déployé pour votre fils les trésors d'imagination et d'intuition empathique qui étaient de son ressort personnel en tant qu'individu, sa formation n'y jouant aucun rôle. Vous auriez pu prendre rendez-vous avec un avocat ou un plombier consultant, vos chances de succès étaient les mêmes : trouver quelqu'un de bon sens, à l'écoute de votre fils, tout simplement. C'est pour ça que les psychologues postulant à des emplois d' « écoute » (psychologue scolaire par exemple) doivent justifier stage à l'appui d'une expérience professionnelle dans cette pratique, qui seule garantira un minimum leur compétence, leurs employeurs sachant pertinemment qu'ils n'y sont en aucun cas préparés par leurs études. Côté clients, ça se traduit par la rengaine unanime de tous les magazines grand public : « il faut avant tout trouver un psy avec lequel le courant passe, avec lequel la confiance peut s'instaurer » (et pour sûr, c'est le seul critère restant).
Maintenant, il y a une deuxième possibilité. Vous n'êtes allé voir ni un psychologue diplômé, ni un psychiatre, mais un de ces innombrables « psy » qui apposent leur belle plaque dorée à tous les coins de rue. On les appelle les « psychothérapeutes ». Il y a une grosse différence entre eux et le groupe des psychiatres et psychologues (quoique les deux catégories puissent cumuler les formations). Les psychothérapeutes privés ont été formés à la psychologie dynamique, c'est à dire à la théorie des idées, des sentiments, des croyances, des bien-êtres et des malaises, bref, à tout ce que vous pouvez leur raconter avec vos propres mots : ils ont reçu une formation en psychologie intuitive, celle des gens comme vous et moi. Ils sont formés pour répondre à vos questions dans des termes que vous comprendrez, et pour vous aider.
Or, ces communautés n'ont jamais été si fleurissantes. Il y en a plusieurs centaines rien qu'en France. Il existe des centaines de psychologies dynamiques différentes, toutes dotées de concepts originaux bien à elles, proposant toutes un modèle du psychisme humain unique en son genre (quoique quelques guides se soient essayés, non sans un certain succès, à des regroupements conceptuels). Comme tous ces thérapeutes sont formés à aider, votre choix devra porter moins sur l'entente avec le praticien (qui est pratiquement assurée, surtout que c'est son gagne pain, contrairement au fonctionnaire) que sur la théorie implicite de la thérapie, car elles sont infiniment variables et si différentes entre elles, que vous aurez sûrement vos préférences. Certaines ramènent toute votre personnalité à l'interaction parentale avant vos 3 ans, d'autre remontent encore plus loin et expliquent votre caractère par les conditions de votre naissance lors de l'accouchement, d'autre ramènent tous vos problèmes et toutes vos joies à votre respiration, à votre sexualité, à votre alimentation, ou à vos capacités à chanter ou à peindre, d'autres à l'énergie cosmique que vous rayonnez…. Bref c'est infini. Toutes rencontrent des succès thérapeutiques, dont leur persistance (et même leur multiplication) en tant qu'organisations, et de nombreux témoignages, sont la preuve.
Il y a donc un double paradoxe à la complainte de M. Hacquard. D'une part, la psychologie dynamique ne peut guère être évincée de l'enseignement et de la recherche universitaires à notre époque et encore moins dans un avenir proche… puisqu'elle l'est déjà depuis 50 ans. Pour les même raisons, il est impossible que les thérapies psychodynamiques soient placées sous la férule de la psychiatrie, étant inexistantes en psychologie, dans l'enseignement, dans la recherche, et dans la pratique. Les titres ont toujours été juxtaposés, ainsi que les pratiques associées. Un psychologue universitaire appose dûment, par exemple, « Kinésiologue bio-énergiticien » à côté de son titre de psychologue.
Enfin, il est bien maladroit d'en appeler à la liberté de choix du public, aux « droits des citoyens », puisque la psychologie dynamique ne s'est jamais aussi bien portée dans le privé, « en ville », étant représentée par des centaines d'écoles variées et leurs thérapies associées, et que jamais le public n'a disposé d'un choix plus vaste en matière de services au bien-être et à la psychothérapie dynamique, non médicalisée. Il me semble que ces très nombreuses communautés privées auront du mal à se rallier aux arguments présentés, n'ayant jamais été inquiétées le moins du monde par les remous du législateur, et c'est faire bien peu de cas de l'étendue de leur offre.

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