Une "Grande Histoire de la Psychologie" ?

Une "Grande Histoire de la Psychologie" ?

Quelques réflexions à propos du numéro spécial du magazine Sciences Humaines d'octobre 2008.
L'intérêt principal de ce numéro spécial est de se concentrer sur les concepts psychologiques, laissant de côté l'histoire institutionnelle de la discipline : il fourmille donc d'idées vivifiantes sur le psychisme, propres à inspirer aussi bien le non spécialiste que le chercheur. Les lecteurs devront néanmoins avoir à l'esprit un inconvénient de ce parti pris éditorial : l'histoire de la psychologie y est présentée comme une vaste arène de « génies » tous en désaccord, la psychologie une collection d'écoles rivales rencontrant aléatoirement l'engouement puis le déclin. Quoique chaque article soit intéressant, la vue d'ensemble que procure le numéro, elle, est propre à induire de notoires distorsions de la réalité historique et actuelle.
Le numéro reconduit une intuition courante du public non spécialiste que distille l'essor de la « psychologie » médiatisée, celle des magazines, livres, émissions, stages de développement personnel, « coaching » et psychothérapies. Cette « psychologie » est celle du secteur privé, associatif et commercial : sur ce marché comme sur celui des autres produits, effectivement les écoles sont rivales, leur mode est proportionnelle à leur marketing, et elles se multiplient par les schismes qu'entraînent l'exclusion de disciples devenus dissidents dès qu'ils critiquent. Mais il existe aussi une autre psychologie, bien plus confidentielle : la psychologie expérimentale pratiquée dans le secteur public c'est-à-dire dans la recherche. Ici, la production des savoirs relève d'un processus dont l'essence est la publication d'expérimentations dans des revues spécialisées indépendantes à comité de lecture. C'est une portion de ces travaux critiques évalués qui constitue l'enseignement universitaire et à proprement parler, le seul « savoir » psychologique consensuel actuellement. En présentant pêle-mêle des chercheurs et des leaders associatifs, des savoirs et des succès de librairie, des programmes de recherche internationaux et des théories philosophiques, le numéro spécial de Sciences Humaines éradique cette distinction cruciale entre les savoirs de la recherche et les théories ou visions du monde du privé.
La production des connaissances étant présentée ici sur le mode du seul secteur privé par génies et écoles isolés, l'objet même de la psychologie n'apparaît plus clairement. Tandis que hors recherche, les idées se portent vers autant de phénomènes que d'écoles (karma, orgone, inconscient, 'chi'…), dans la recherche les investigations, au laboratoire comme sur le terrain, portent sur les compétences mesurables et les comportements observables. Ainsi que le rappelait en 1991 J.F. Richard, un de nos chercheurs en psychologie de tout premier plan, les compétences sont une évolution historique de ce qu'on appelait jadis les « facultés », dont la classification a fondé les champs de la psychologie cognitive la plus actuelle : la « raison » s'est diversifiée en intelligence, résolution de problèmes ou catégorisation, la « sensibilité » en perceptions et émotions, l'« activité » en motricité, représentations spatiales et motivation. De nombreux domaines d'études nouveaux sont venus s'agréger à ces spécialités fondatrices incluant maintenant, par exemple, la psychologie sociale, différentielle ou développementale, et un pan entier de la recherche internationale consiste à réfléchir sur la mesure elle-même – point crucial de toute discipline expérimentale – c'est-à-dire les « tests ». Ce sont ces évolutions et diversifications historiques qui représentent la nature de la quête psychologique et sa grande cohérence depuis des siècles, et en étant rendues invisibles dans ce numéro, on perd encore une occasion d'expliquer au public qu'à côté des magazines et du secteur privé, il existe bel et bien une recherche expérimentale en psychologie, et des chercheurs fonctionnaires payés sur nos impôts pour la mener. Par la même occasion, on escamote la vivacité et la grande qualité de cette recherche en Europe, et tout particulièrement en France. En présentant toute « LA psychologie » comme un panier à crabes secoué par des modes consuméristes, c'est l'unité même de la psychologie – comme discipline de la recherche – qu'on efface.
La psychologie est devenue de nos jours l'un des seuls vastes domaines de la recherche publique exclus de l'enseignement dans le secondaire : aucun collégien ni lycéen n'a jamais bénéficié de la moindre introduction à la psychologie pratiquée à la fac et dans nos laboratoires, la psychologie n'est pas jugée digne d'être une 'matière' scolaire. Plus que toute autre discipline de la recherche, elle a donc un besoin crucial d'une vulgarisation rigoureuse et de qualité. Que dirait-on d'une « Grande histoire de la physique » qui présente sur le même plan la relativité et la téléportation, l'électromagnétisme et le « rayonnement aurique » ? Que dirait-on d'une « Grande histoire de la géologie » qui présente sur le même plan la sédimentation et la génération spontanée ? La plupart des disciplines pratiquées au laboratoire ou sur le terrain par les chercheurs ont leur jumeau ésotérique dans le secteur privé, presque toute la recherche publique a son double New-Age dans des livres et des associations : la vulgarisation, pourtant, parvient la plupart du temps à distinguer assez clairement les deux univers et ne s'y trompe pas… sauf en psychologie ! Il n'est donné aucun moyen à nos concitoyens, jusqu'au bac, de s'y retrouver entre des savoirs expérimentaux produits et évalués par les chercheurs et l'écrasante masse des sollicitations « psy » quotidiennes du privé, avec tous les dangers sociétaux, déontologiques et de santé publique qui en découlent. De ce fait, la vulgarisation devrait prendre cette tâche à coeur : espérons qu'à côté des journalistes et des personnalités du privé, les chercheurs – eux-mêmes – s'attelleront de plus en plus à la noble et urgente activité d'expliquer leurs méthodes et leurs résultats au public non spécialiste.

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