Europe1 et les maths : pire ou rien !

Europe1 et les maths : pire ou rien !

Une émission d’Europe1 se prépare en ce moment sur les mathématiques et leur enseignement en France. Ayant été sollicitée pour y contribuer, quelle ne fut pas ma surprise d’apprendre le contenu du discours qui y sera soutenu. Le voici en substance. Les élèves français sont faibles en maths, au vu de la statistique européenne, où ils se placent vers le milieu du classement (une grosse dizaine de pays a de meilleurs résultats). Or, c’est étrange, nous formons pourtant en France des ingénieurs de haut niveau, qui eux, sont classés parmi les tous premiers en Europe. Comment expliquer ce paradoxe se demandent les journalistes ? Pour Europe1, ceci ne se discute pas : le système d’enseignement secondaire (collège et lycée) en France est mauvais, ce qui par ailleurs est confirmé par le classement européen des systèmes d’enseignement scolaire, où la France se retrouve là aussi en milieu de liste. Il en ressort une question pragmatique et apparemment toute naturelle : comment améliorer l’enseignement scolaire, en France, en particulier pour les maths ? Voici quelques arguments montrant que cette vision des choses est une grossière déformation des faits.

Les mathématiques ne sont naturelles à personne, il s’agit d’une des matières scolaires qui réclament le plus de travail. Pour réussir en maths, tout élève normal doit fournir un travail personnel plus ardu et plus long que dans bien d’autres matières. Quel enfant de 11 à 17 ans est enthousiaste à l’idée de s’enfermer dans sa chambre de longues heures le soir, le mercredi, le week-end ? Quel élève prend courageusement la décision d’amputer ses loisirs pour s’entraîner, solitaire, aux mathématiques, faire et refaire des exercices corrigés que personne ne lui a demandés ?

L’ambiance contemporaine n’est pas au travail. Les jeunes d’aujourd’hui sont hypersocialisés. Les transports en commun, les véhicules souvent en plusieurs exemplaires dans bien des familles, permettent aux jeunes de fréquenter assidument leurs amis dès qu’ils en ont envie. Les possibilités de se divertir chez soi ont décuplé avec Internet. Sans quitter sa chambre un jeune peut regarder des films, jouer à des jeux en ligne et même, « chater » avec ses amis à l’écran, au micro ou au téléphone, gratuitement pendant des heures. Il est bien loin le temps où seul un bon livre – ou des exercices d’entraînement aux maths – pouvaient endiguer l’ennui d’être bloqué seul et inactif dans sa chambre.

Ajoutons au tableau que la valeur « travail » est passé de mode dans nos sociétés. Être « travailleur » n’est plus une qualité, et être « un travailleur » renvoie plutôt à l’idée d’être exploité par le « système », et par des patrons (forcément) malfaisants. Toute la société est orientée par une « réalisation de soi » qui ne vise que les loisirs et les vacances. L’idée de travailler dans sa jeunesse pour se préparer une meilleure vie à l’âge adulte est tout-à-fait périmée. Mieux encore, les flots de discours médiatiques nauséabonds et incessants sur le mal-être au travail, les suicides d’employés, le récent « burn-out », le chômage, ou le pouvoir d’achat entretiennent assidument, dans l’esprit des gens ainsi désinformés, un rapport exclusivement négatif au travail, tandis que les conditions objectives n’ont jamais été aussi supportables qu’aujourd’hui (mécanisation des tâches ingrates, 35 heures, congés payés…). Et pour couronner cette joyeuse ambiance si naturelle de nos jours, les professions les plus méprisées – « patrons », cadres, décideurs… – sont justement celles auxquelles ont n’accède que par un lourd travail pendant la jeunesse. C’est ainsi que dans les cours de récréation du collège « intello » est devenu une insulte, au même rang que « mytho » ou « boloss » !

Quelle que soit la classe sociale des familles, bien rares sont les jeunes qui auraient envie, par eux-mêmes, de renoncer à une partie de leur liberté pour cultiver dans l’isolement une matière aussi difficile et occulte que les mathématiques, dont bien des adultes eux-mêmes ne perçoivent aucune utilité dans la vie quotidienne. C’est pourtant par le social que va se faire une première sélection : une importante différence entre un établissement scolaire standard et un établissement aux meilleurs résultats réside dans la quantité de devoirs obligatoires que les jeunes ramènent le soir à la maison. Dans les bons établissements, la quantité de devoirs à la maison correspond à peu près à la durée que l’élève aurait dû consacrer de lui-même, seul dans sa chambre, à s’entraîner pour bien maîtriser le programme, de sa propre initiative. Cette initiative personnelle tient aujourd’hui du passé : excessivement entravée par la société de loisirs et de dévalorisation de la valeur travail, elle se trouve partiellement compensée par l’institution scolaire, dans des établissements qui obligent les élèves à travailler chez eux sous peine de sanctions.

Les mathématiques sont une matière spéciale par la raison qu’elle n’est pas intuitive et réclame un important travail personnel, un renoncement qui entre en concurrence frontale avec les loisirs et les valeurs contemporaines. Ainsi, la façon dont elle est enseignée en France ou en Europe n’a que peu d’incidence, et tout débat qui se concentrerait sur le mode d’enseignement des maths en France ou ailleurs manquerait probablement l’essentiel : réussiront en maths les élèves qui auront travaillé, soit d’eux-mêmes, soit sous la contrainte d’incessants devoirs à la maison. De ce point de vue, elle ressemble à l’apprentissage de la lecture et de l’écriture, dont la comparaison n’a pas été assez faite sous cet angle : comme les maths au collège, la lecture et l’écriture sont des matières extrêmement difficiles et peu intuitives pour le jeune enfant. À 6 ans le voilà contraint de travailler pour la première fois de sa vie, de s’entraîner, de lire, d’écrire autant qu’il peut pour bien maîtriser cet apprentissage complexe. Entre loisirs et dévalorisation du travail, les premières difficultés surgissent au même moment et dans le même contexte : quand il faut travailler dur à une matière ardue et non intuitive. Les institutions de l’enseignement ne peuvent suppléer entièrement au travail personnel de l’élève lors des deux crises majeures que sa scolarité lui fera affronter : la lecture et l’écriture, puis les maths.

Le déclinisme ambiant a bien des voies inattendues. Tandis qu’Europe1 et les autres médias manipulent sournoisement le public en prétendant que la France est pire que les autres en maths, et dérivent insidieusement les débats sur la médiocrité supposée de notre enseignement secondaire, la majeure partie de tous les êtres humains de la planète ne sait pas faire une règle de trois et n’a jamais tracé une droite une fois dans sa vie. Il n’y a pas un homme sur 1000, à l’échelle de la Terre, qui sache résoudre une équation du premier degré à une inconnue, additionner deux fractions de dénominateurs différents ou calculer qu’un triangle est rectangle, tandis que chez nous ces notions sont au programme des enfants de 12 ans.

La France, avec quelques autres pays, dispose d’un des meilleurs systèmes d’enseignement au monde, y compris en maths et en lecture, et se classe sur ce plan parmi les 10 ou 20 nations les plus performantes que recense l’ONU, à savoir 200 pays environ sur Terre. Ramenons les 200 pays de l’ONU à une classe d’école : si la France se classe au 20ème rang pour l’enseignement des maths, cela revient à une note de 19/20. Même si la France se classait 30ème au monde sur 200 pour l’enseignement des maths, cela correspondrait à une note de… 17/20 ! il n’y a pas besoin d’être fort en maths pour voir qu’il s’agit là d’une excellente note. Autrement dit, chercher à alarmer le public sur un « problème d’enseignement des maths, en France » relève ni plus ni moins que d’une malhonnête désinformation. Et faudra-t-il le préciser : en déportant abusivement la réflexion des citoyens sur un prétendu « problème de l’enseignement » qui n’existe que dans leurs émissions, les médias contribuent – au premier plan – à dévaloriser un peu plus, dans l’esprit des gens, nos institutions scolaires, nos enseignants et les matières enseignées, aggravant d’eux-mêmes le problème qu’ils sont censés « éclairer »… si ce n’est pas carrément en le créant de toutes pièces.

Prenons du recul : s’il existe bien, en France, un « problème d’enseignement des maths », il est extrêmement relatif. Les extraordinaires réussites de notre institution d’enseignement outrepassent considérablement ses quelques défauts : en maths, nos collèges et nos lycées produisent globalement infiniment plus de résultats que de « problèmes ». Voilà pourquoi justement, nos écoles d’ingénieurs sont parmi les plus réputées à l’échelle internationale, et pourquoi la France est l’un des pays au plus grand nombre de médailles Fields récentes (l’équivalent du Prix Nobel de mathématique). Les médias y voient un paradoxe ! Ce paradoxe n’existe que dans leurs bureaux embrumés : l’enseignement des maths, en France, est excellent du primaire à la fac, et tout élève de nos territoires a statistiquement plus de chance qu’en bien d’autres endroits de devenir ingénieur ou médaillé Fields. Que les méthodes puissent être améliorées, que les écoles puissent évoluer vers plus de résultats encore, que l’enseignement puisse toujours progresser, personne ne peut en douter ; n’en va-t-il pas ainsi de toute institution humaine ?

Il n’existe pas d’Ordre des journalistes, équivalent de l’Ordre des médecins ou des infirmiers : les médias n’ont aucun code de déontologie à respecter. Une raison, peut-être, pour laquelle l’institution médiatique semble s’être librement donné pour mission de scrupuleusement sélectionner le type d’information à livrer au public. La règle ? Pire ou rien ! Dénigrer « l’enseignement des maths, en France », sans en présenter au moins à part égale toutes les extraordinaires réussites, qui sont bien plus nombreuses, est une opération à la fois malveillante et frauduleuse. Une information de qualité devrait s’attacher à respecter ce minimum absolu d’objectivité, ce plancher d’honnêteté élémentaire qui est de traiter un sujet dans les proportions réelles de ses réussites et de ses problèmes. À ce compte, l’enseignement scolaire en France, dont on n’entend perpétuellement que les insuffisances, recevrait enfin des dizaines d’heures d’émissions vantant ce haut accomplissement de notre république, si souvent copié et envié dans le monde, que les deux tiers des enfants de la planète, n’ayant pas assez à manger, rêveraient de seulement pouvoir intégrer un jour.

Bien loin d’être un problème spécifique à la France, le soi-disant « problème de l’enseignement des maths » est bien un problème, si l’ont veut, mais il est celui de l’humanité en tant qu’espèce : lire, écrire et maîtriser les mathématiques sont des opérations extrêmement complexes auxquelles l’évolution ne nous avait pas préparés depuis la préhistoire. Or, rencontrer des difficultés est inhérent à la condition humaine. De tous temps, c’est par son travail que l’homme a réussi à les surmonter. La France et quelques autres pays ont su créer des conditions de vie favorables à l’exercice de ces travaux ardus et ingrats, qui ne donnent leurs fruits que bien des années plus tard au moment de chercher un emploi. Réjouissons-nous en sans cesser, pour autant, de chercher à toujours améliorer nos institutions. N’écoutons pas les médias les dénigrer systématiquement et gageons qu’un jour le travail retrouve une place parmi nos valeurs.

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