Ni clan ni maître

Ni clan ni maître

Quel que soit le domaine d’activité d’un humanoïde – dont la proportion moyenne sur cette Terre m’échappe -, il a d’abord besoin de se sentir sinon au milieu, du moins au bord d’un espace relativement restreint. Au fur et à mesure que l’individu évolue dans une pratique, l’espace se réduit comme peau de chagrin, jusqu’à le délimiter à la taille virtuelle d’un clan, d’une caste, sinon d’une secte.
Le VTT « Vélo Tout Terrain » (ATB pour All Terrain Bike) procède de la même logique. Ce sport – mécanique pour quelques uns – est devenu un assemblage contestable de petits mondes fermés.
Le « moutain bike » ou MTB, est né dans les années 80, alors que quelques zozos américains, surtout, lorgnaient vers les montagnes et les sentiers rugueux, en restant dubitatifs face aux grandes et fines roues de leurs vélos de route. Quelques soudures plus loin et pas mal d’imagination, le vélo de montagne, expression chère aux québécois, prenait forme. Rapidement, les uns l’adoptèrent pour traverser la campagne (across country ou cross country, donc XC), les autres pour dévaler les pentes abruptes (downhill ou DH pour descente), quand d’autres encore, souhaitant éviter les sentiers battus sous l’impulsion des skieurs « extrêmes », créèrent le « free ride » (FR pour « parcours libre »).
Le business – la World Company – a vite repéré la poule aux oeufs d’or. Aussi, des esprits malins organisèrent des rencontres, puis des compétitions (un être humain ressent très vite le besoin de se comparer à ses coreligionnaires). Plus tard encore, las, les spectateurs n’appréciaient plus autant les compètes de descente. Alors on a créé le « dual » (un duel) puis le « four cross » (un quatuor). Plus on est de fous, plus on ri. Mouais…
Pendant ce temps la populasse, initialement relativement âgée puis de plus en plus jeune, a constitué des groupes de pratiquants et des clubs. Avant les clans, des modes furent imaginées par les firmes américaines, européennes, taiwanaises. Les fringues ont terminé de modeler les groupes, au seins desquels ont peut constater un état maniaque de « fashion victims » (victime de la mode, tel est son nom de code). C’est courant, c’est humain. Tant est si bien qu’à ce jour, après ce raccourci rapide, il n’est plus possible de pratiquer le vélo tout terrain sans avoir à se référer à ces codes.
Tu roules pépère le dimanche matin ? Tu fais de la rando (pour ne pas dire de la balade). Si tu vas vite, tu sues, de la « rando sport ». Mais le bon sens manifestement commun t’interdit de dire que tu fais du cross country… le XC c’est pour les grands, les forts, les cadors. La compète mon pote, la compète ! Même qu’aux jeux olympiques d’Atlanta le XC a poussé la porte du stade.
La DH, ‘faut habiter en montagne. Et puis être harnaché de tous les accoutrements qui vont bien (en dehors de leur utilité incontestable). Tu fais de la DH si tu prends les remontées mécaniques, si tu vas à plus de 50 km/h et si tu sais sauter six mètres sur un nez de marche de trente cm… sinon t’es rien qu’un branleur.
Le dirt n’est ouvert qu’aux gus qui envoient du gros, du haut, de la table. Du drop qui te met à l’envers. C’est vrai, le dirt ne se conçoit que sur un terrain ad hoc, dont la topologie est empruntée au BMX ; les aficionados viennent de là, souvent. En fait, c’est certainement la pratique la moins contestée, car devant de telles montagnes russes, le pékin moyen se contente d’un soupir.
Le street, la rue, ça pourrait être simple : tu roules en ville avec un VTT, tu fais du street. Bah non ! Maintenant ‘faut un vélo fait pour. Si possible dépouillé, simple, avec des pneus quasiment lisses. Le luxe est représenté par le « single speed » (mono vitesse) et à peine un frein arrière. Si possible un t-shirt, pas de gants, un casque bol (emprunté lui au roller, pardon, au patin à roulettes). Des fringues de ville, comme pour aller au lycée, si possible un peu « underground » (non, pas sous la terre !). Bref, le street est maintenant l’univers des « djeunz », des p’tits gars qui disent merde à papa, tout en revendiquant son larfeuille (porte feuille plein à craquer si possible). T’as pas un vélo, t’as un spad, un bike. Tu roules pas sur un parcours mais un trail. T’es un rider ! Il y a vase communiquant entre le street et le dirt, en tous cas niveau sape !
Quant au free ride, là les choses se sont gâtées, vite et bien. Au début, pas vraiment de consensus, mais à peu près tout le monde d’accord pour sa traduction littérale : libre comme le vent ! Mais les « free rideux » se sont ligués pour faire reconnaître leurs aptitudes uniques à envoyer des sauts, pas des sauts de tafiole. A l’image de Josh Bender (un malade qui ne se déplace pas en deçà de 15 mètres), les djeunz ont aussi demandé leur part du gâteau. Nan ! Faire joujou dans les rochers de Fontainebleau, les pierriers du Ventoux ne suffit plus ; se démener avec les randonneurs des GR non plus (mes hommages messieurs dames). Le free ride n’accepte que du « spot » style barre rocheuse ou tremplin de deux mètres minimum. Le plus drôle de l’histoire, est que la naissance du free ride (terme déposé par une firme ricaine) fut déclenchée par les malingres de la descente, dont c’était un peu l’anti chambre. Il y a aujourd’hui des très bons descendeurs qui ne feraient pas la moitié de ce que font les « meilleurs » free rideurs. Enfin, de ceux qui se réclament de ce clan, fermé maintenant comme les autres…
Alors on a créé l’enduro ! L’enduro c’est comme la moto, mais sans moteur ! Tu ne peux plus vraiment rouler où tu veux, mais tu essayes d’éviter les routards, les crosseux, les free rideux, les dheux, les streeteurs, les dirteurs. Dégage vieux shnok ! Même que t’as trente ans, t’es un vieux shnok. L’enduro est le cimetière des éléphants, ou la salle d’attente des jeunes loups. Un pot pourri de vététistes bannis de leur parc à jeux. Sérieux ! Une fois encore, les plus fameux manufacturiers ont créé une gamme de VTT spéciaux pour les vieux shnok… ou les jeunes loups.
Un humanoïde ne sait pas vivre sans spécialisation, sérialisation de ses comportements. C’est comme au boulot : chacun à sa place. C’est comme à l’armée : des gallons ou t’es bidon. Si t’es bleu, t’es pas rouge. Si t’es noir, t’es pas blanc… tiens ?! Voilà une sentence qui me rappelle quelque chose !
Mais merde ! Hum !… calme. Raisonnons en adultes : partager un sport ludique – car je considère qu’il l’est – n’est pas toiser son congénère en faisant l’inventaire des fringues qui clochent, des casques à deux balles (ou 0,33¤), des vélos trop banals – pour ne pas dire pas assez chers – pour être « up to date ». L’utopie serait de rendre au VTT ses lettres de noblesse : une pratique sportive à plusieurs, si possible, permettant de parcourir des sentiers sauvages ou balisés, de sentir la rosée du matin (ça c’est pour les pères de famille), de croiser une biche au détour d’un chemin forestier, de partager des non règles du jeu. Un jeu sans règles, ça serait chouette…
Rien n’empêcherait quelques pourrissages bien sentis, par ci, par là. Mais « pour le fun », pour se fendre la poire et dire, l’espace d’un instant, qui a le plus gros zizi. Car un homme – le VTT est un sport très masculin – ne peut pas vivre sans l’idée de comparer son attribut viril. Comme il n’a pas la possibilité de le faire tous les jours, il trouve des artefacts. Par exemple, un équipement complet de street avec les gestes qui vont bien (et le clan fermé à souhait) fait parfaitement l’affaire !
Retour aux sources ? Moi j’ai un vélo, et toi ?

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