Risible… en apparence

Risible… en apparence

Le 9 octobre dernier a eu lieu à Ashton, en Angleterre, le championnat du monde de Conkers. J’ai appris ça sur ma très bonne radio sans musique et presque sans pub, BFM, qui ne parle que de chiffres et d’économie, ce qui est bien reposant, car l’économie mondiale se portant fort bien, surtout en Asie, on n’y entend que des bonnes nouvelles. En plus, ces gens sont drôles et enthousiastes pour ce qui les intéressent, et c’est fort communicatif. Mais passons, ce n’est pas le sujet ici.
Je disais donc… le championnat du monde de Conkers. Pas moins de 40 nationalités étaient représentées. Ce championnat du monde a retenu mon attention pour deux raisons.
La première, c’est que mon cher Antoine Sire, qui présente toujours ses thèmes explosé de rire, n’a cette fois presque pas pu parler du tout tellement il s’étouffait de se bidonner. J’en ai attrapé un fou-rire toute seule dans mon salon avant même de comprendre de quoi il s’agissait, ce qui a éveillé ma curiosité.
La deuxième, – et Antoine Sire, hélas, avait raison – c’est à cause de la nature même de ce… sport… non, loisir… non… bref de cette activité. Le Conkers est l’action de détruire en trois chocs un marron suspendu à une cordelette tenue par la main de l’adversaire, à l’aide du marron qu’on tient soi-même suspendu à une cordelette identique.
Il se pratique exclusivement en octobre, c’est-à-dire pendant la période de récolte des marrons. Les mauvaises années, où les marrons sont trop petits ou en nombre insuffisant, il se développe un marché noir, entre concurrents internationaux et leurs fournisseurs de marrons respectifs, car évidemment les plus gros sont avantagés, en attaque comme en résistance. Il n’y a qu’à voir la taille de celui du premier français classé cette année (figure d’illustration).
Cette activité est encadrée par des clubs locaux dans plusieurs pays du monde, chapeautés par des Fédérations Nationales, elles-mêmes supervisées par une Fédération Internationale, exactement comme tous les sports bien connus. Toute cette infrastructure locale, nationale et finalement internationale, concerne environ 1000 joueurs au total dans le monde, dont une petite cinquantaine en France, très bien représentée. Pour mémoire, la Fédération Française d’Athlétisme compte 163 000 licenciés, et la Fédération Française de Judo, plus d’un demi million (560 000).
évidemment, avec ce nombre relativement restreint de pratiquants, la Fédération Française de Conkers ne peut guère se payer un traducteur. C’est dommage car elle a interviewé le champion 2005, qui est anglais. Il parle de sa fille qui a concouru dans son équipe. Le témoignage donne : « Il est tout en bas à elle. C’est le plus éloigné j’ai comme normalement je sors dans le premier ou deuxième rond », dans le texte sur le site. Il est – honnêtement – précisé plus bas « traduction approximative ». En connaissant un peu les robots de Google ou Voila, on imagine que le champion a dit quelque chose comme « It’s quite inferior to her. It’s the most advanced I’ve done, as usually I go out at the first or second round ». Ils sont sympas aussi, les robots. Pas encore très au point, mais bien drôles, en attendant.
On comprend donc qu’Antoine Sire, qui du reste présente une forte propension au rire compulsif, ait eu cette fois de bien réelles difficultés à exposer sa rubrique du samedi, alternant des bouts de phrases déformés avec, plus fréquemment, de très joyeux hoquets.
Il est donc bien légitime de rire des balanceurs de marrons à cordelette, de nos 70 vaillants compétiteurs et d’une Fédération Internationale à 1000 adhérents, 500 fois plus petite que celle du judo rien qu’en France. Il ne faut jamais rater une occasion de rigoler de bon c�ur, elles ne sont pas si fréquentes. Je voudrais toutefois suggérer que lorsque c’est possible, nous devrions saisir les informations médiatiques, SURTOUT LES DRÔLES – qui sont si rares -, pour réfléchir quelque peu à des choses plus générales qui intéressent le plus grand nombre.
En plus d’être drôle avec ses marrons frais et ses cordelettes, le Conkers est ridicule en pourcentage de la population intéressée. En licenciés tous pays, il concerne 0.00000002% de la population mondiale, en licenciés français, environ 0.000002% de nos concitoyens, dites encore 0.00002 pour mille, ça ne vole pas très haut.
Toutefois, les organisateurs d’Ashton arguent de 10 000 spectateurs. Ramenons, par modestie, ce chiffre à 5 000. Cette activité a donc rassemblé, l’espace d’un week-end, 450 compétiteurs de 40 pays et au moins 5 000 spectateurs, probablement les familles à hauteur de 50%, ce qui représente quand même au moins 2 000 observateurs curieux. Il en résulte de façon certaine que 5 500 personnes au moins ont été concernées par cet événement.
Quelle que soit sa nature, une compétition est une compétition. Dans toutes les disciplines, de 10 à 1 million de licenciés, elle comporte les même contraintes, les mêmes objectifs : pendant toute l’année, il faut apprendre ou réviser le règlement fédéral, s’entraîner (un minimum), préparer son matériel, se préparer à être « le meilleur ». Le jour J, il faut bichonner son matériel, supporter la pression des concurrents, tout donner de soi-même, accepter la défaite, la victoire des concurrents, pour les mieux lotis, fêter la réussite, et pour tous, célébrer dignement la rencontre elle-même qui est toujours terminée au moins par un pot, voire une fête.
Il en résulte que toute compétition de quelque nature soit-elle, du Conkers à 5 000 spectateurs aux Jeux Olympiques à 3 milliards d’intéressés, fait vivre au compétiteur et à sa famille, en l’espace d’un week-end, tout ce que l’humanité peut connaître d’espoir, de stratégie, de concentration, de colère, d’altruisme et d’égoïsme, de peine et de joie. Bref, toute compétition fait vivre des moments qui seront – forcément – parmi les plus intenses de la vie. Ces moments produisent des flots de souvenirs vivaces, que les gens se raconteront ensuite, pendant des années, entre concurrents, supporters, dans la famille et les amis.
Les simples spectateurs ne seront pas en reste. La plupart raconteront leur week-end à leurs proches ou collègues, pour toute raison possible. Certains se seront ennuyés, ils le raconteront. La plupart se sera bien amusée, et ils le raconteront encore plus longuement entre eux et à tout le monde, prévoyant déjà leur retour l’an prochain. Les enfants auront été surpris et contents de la sortie, en reparleront à leurs parents et dans la cour de récré.
Or, pourquoi sommes-nous ici bas, si ce n’est pour vivre des moments intenses de cette sorte ? Qu’est-ce qui agrémente le mieux nos pensées quotidiennes, nos conversations privées et publiques, nos idées, nos projets, finalement notre agenda, notre futur et notre passé à la fois, si ce ne sont ces excellents petits souvenirs partagés avec ceux qu’on aime et même avec des inconnus d’un jour, dans la grande fête des participants et des spectateurs d’un spectacle vif et captivant ??
La vie n’est faite que de sentiments. La réalité n’a aucune prise sur nos états d’âme, comme l’enseigne l’observation immédiate qu’il y a des caractères joyeux et d’autres tristes, alors qu’ils vivent la même situation objective. Cultiver de vifs sentiments à propos de n’importe quelle réalité extérieure, banale ou rare, importante ou futile, est la panacée pour VIVRE, tout simplement. Il faut jouir, peiner, aimer et haïr, c’est ainsi qu’on est un être humain accompli et heureux, et qu’on en fait profiter nos proches et nos enfants, qui se relient ainsi à nous dans la grande chaîne de la condition humaine.
Le Conkers, tout étriqué et ridicule soit-il, a rendu heureux 5 000 personnes, pas seulement pendant un week-end, mais pendant la durée que tous ces gens, joueurs et spectateurs, en parleront, à l’occasion entre eux ou autour d’eux, c’est à dire de nombreux mois. Or, nos petites vies quotidiennes ne s’exercent habituellement qu’entre nos proches immédiats, dans un rayon d’action qui n’excède pas celui de la parole verbale directe et du déplacement de proximité. à ce titre purement psychologique, loin d’être risible, le Conkers est au contraire très haut en majesté.

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