Un intéressant consensus – quelques remarques

Un intéressant consensus – quelques remarques

Dans les domaines de la politique, du social et de l'économique (P-S-E), il est aisé de constater dans nos vies quotidiennes qu'une part importante de la population française possède un ensemble unifié d'idées partagées. C'est ce que nous appellerons le « consensus PSE ». Dans le domaine du politique par exemple, un grand nombre de personnes a tendance à voir la classe de nos dirigeants comme une sorte d'énorme mafia institutionnelle où il ne peut être question que de conservation de privilèges et d'enrichissements personnels. Dans le domaine du social, on pense généralement à la France comme une honte mondiale, irrémédiablement à la traîne des réformes indispensables, laissant s'enfoncer dans la précarité et la pauvreté une part considérable de nos concitoyens. Dans le domaine économique, une idée répandue est que tout le système est entièrement voué à écraser les classes moyennes et à enrichir encore plus les riches, les patrons étant en général des escrocs malfaisants uniquement assoiffés de profits. Dans un domaine transversal regroupant les trois précédents, il se fait un fort consensus que la plupart de nos maux sont attribuables, entre autres, au « capitalisme », au « libéralisme » ou à la « mondialisation » et en particulier à la grande distribution qui symbolise presque entièrement tous ces concepts dans l'idée des gens. Le consensus PSE ajoute à ces idées principales celle qu'en outre, tout va de plus en plus mal dans tous ces domaines, c'est-à-dire que : 1) les choses allaient moins mal dans un passé plus ou moins éloigné, 2) les choses iront encore plus mal dans le futur.
Au point de vue psychologique, le consensus PSE constitue un formidable lien social. Dans bien des conversations entre collègues, entre amis ou en famille, il représente souvent une partie considérable des sujets de discours abordés, soit sur le ton de la plainte partagée, soit sur celui de l'humour fédérateur. Plus fort que ça, non seulement il entretient le lien à nos proches, mais il n'y a pas de meilleure manière d'aborder un inconnu : évoquer quelques idées consensuelles de cet ensemble est une façon presque à tous coups promise au succès pour lier conversation le plus rapidement et le plus efficacement possible avec toute nouvelle personne. « Ah ma bonne dame, c'est devenu difficile, hein ? – ah m'en parlez pas, on n'y arrive plus ! ». La valeur de lien social surpuissant du consensus PSE tient évidemment à sa nature même de consensus. Il serait donc extrêmement intéressant de se demander comment un consensus a pu se former sur toutes ces idées principales.
Il est très difficile d'interroger les gens sur la partie de leurs idées qui sont absolument partagées et consensuelles, car ils les considèrent généralement comme des évidences entièrement fondées sur la simple observation de la vie ordinaire. Dans ces domaines, interroger le pourquoi de leurs idées est déjà dès le début leur faire affront, et donc se positionner soi-même non plus comme un interlocuteur ordinaire, mais comme un mutant absolument aveugle à la réalité quotidienne, quelqu'un d'une autre planète, bref soit un fou soit un provocateur, quand ça n'est pas une menace : ceci compromet alors gravement les chances de votre enquête psychologique. Pour la plupart des gens, la question « pourquoi la mondialisation serait-elle mauvaise ? » résonne exactement de la même façon psychologique que « pourquoi dis-tu que cette chaise est rouge ? » posée devant une chaise rouge. De la même façon encore, le registre de la réponse que vous obtiendrez sera le même que pour la chaise : le registre perceptif, c'est-à-dire un argument basé sur la perception par les sens. « Ça se voit », ou « mais tu ne vois pas ? ». à ce moment – hélas – il en est fini de votre crédibilité en tant qu'interlocuteur valable, et tout le discours de votre ami (ou collègue, ou cousin) va consister à tenter de vous ramener à la réalité, à vous rendre votre sens perceptif, bref à vous corriger : de la même façon que vous devez absolument voir et comprendre qu'une chaise rouge est bien rouge, vous devez absolument vous rendre à l'évidence – qui « saute aux yeux » – du consensus PSE et de l'aggravation évidente de tous les paramètres de la qualité de vie politique, sociale et économique.
Pour comprendre le fondement des idées de votre interlocuteur, l'enquête psychologique devra donc emprunter d'autres voies. Comme l'a joliment formulé depuis longtemps le sociologue R. Boudon, nous avons tous de « bonnes raisons » de croire à ce que nous croyons. Autrement dit, 1) nous sommes tous capables de justifier nos idées par des arguments rationnels, issus d'un raisonnement élaboré, 2) ces raisonnements trouvent toujours confirmation dans la vraie réalité. Le consensus PSE ne fait pas exception à la règle et les gens ne tarissent pas d'arguments raisonnables pour justifier leurs idées en la matière. Mais tandis qu'ils se figeront si vous mettez en doute leurs idées par la méthode fort maladroite précédente, le psychologue, lui, va faire exposer à son interlocuteur ses arguments, ses idées, ses sources, de la façon la plus détaillée au cours d'une écoute neutre et toujours bienveillante : c'est ce qu'on appelle la « méthode clinique ». Alors les langues se délient et les arguments apparaissent.
Dans un nombre majoritaire de cas, les arguments principaux proviennent d'une source unique : il s'agit de ce que les gens ont entendu et interprété des médias, c'est-à-dire presse écrite, radio, télé. Il faut bien noter, c'est important, que cet argument est plus généralisé que celui des vraies conditions de vie des vrais gens dans leur réelle quotidienneté : comme l'ont montré plusieurs enquêtes depuis longtemps, les gens perçoivent systématiquement plus noire la situation générale, abstraite, que leur propre vie. Ainsi, même ceux – qui ne sont pas les plus nombreux – qui déplorent un réel malaise personnel, intime, de leur vraie vie privée en ce qui concerne les thèmes PSE, expliquent néanmoins que la situation générale est encore pire que la leur. Nous nous intéresserons donc à cette situation globale, laissant de côté pour l'instant les situations privées.
à propos de la situation globale, nationale ou internationale, le consensus PSE est argumenté très majoritairement par les dépêches des médias : les gens justifient l'idée abstraite de corruption politique à la suite des annonces bien concrètes de pots-de-vin ou de condamnations diverses, la dégradation sociale théorique par l'accroissement du chômage ou la mort de froid des SDF, le malaise économique global par les dépêches sur « la crise », sur les primes des patrons du CAC 40 ou les marges arrières des centrales d'achat. Tous ces arguments rationnels sont souvent eux-mêmes justifiés par les dénonciations similaires que reproduisent… les médias, en provenance d'organisations associatives ou syndicales ayant ces phénomènes comme cible de leur militantisme. Par exemple les pots-de-vins diffusés par les médias auront encore plus de réalité du fait que ces mêmes médias relayent également l'indignation de la CGT, les SDF médiatisés deviendront d'autant plus concrets – perceptibles – que les médias les appuieront par les déclarations de SOS Logement et la crise économique martelée par les médias sera d'autant plus criante que les médias eux-mêmes ouvrent la première place de leur tribune au PC ou au NPA. En bref il y a donc trois niveaux à bien distinguer dans l'argumentation du consensus PSE par les gens : 1) leurs idées intimes qui, à titre personnel, sont des évidences perceptives (« mais enfin ouvre les yeux ! »), 2) les annonces des médias sur les faits, qui sont les premières preuves rationnelles dépassant le niveau perceptif, et 3) les annonces des médias sur les dénonciations associatives ou syndicales, qui, si on veut, argumentent l'argument et enracinent totalement l'idée que toutes les aggravations PSE ne sont que trop réelles. Pour résumer : « on voit bien » que les prix sont plus chers, d'ailleurs ils le disent sans cesse à la télé, et puis n'est-ce pas le cheval de bataille d'organisations comme ATTAC, qui évidemment ne se battent pas pour rien !
Dans cette configuration bouclée sur elle-même, toute la réalité devient cohérente, explicable, simple, entièrement peuplée de problèmes et de dégradations dans tous les domaines du consensus PSE. Toute personne ayant pour source unique les médias pense la même chose, tout le monde peut interagir agréablement avec son voisin, sa cousine ou même n'importe quel inconnu en établissant immédiatement une base d'idées communes et partagées qui fonde naturellement une sympathique conversation sans le moindre effort préalable. C'est là la magie du consensus PSE, à vrai dire sa qualité, et même, si on osait : sa valeur morale ! Mais la seule.
Car en effet :
1) Il y a d'autres façons, aussi, de produire du lien social. Dans la plupart des pays émergents, par exemple, le lien social se fait tout au contraire par l'idée inverse d'un progrès généralisée de la civilisation sous tendu par l'énorme espoir que suscite à ces gens leur accès en nette progression, à l'échelle internationale d'année en année, aux soins, à l'éducation, au logement, à l'emploi et à la mobilité. Il n'est pas question ici d'aborder la valeur relative de ces idées par rapport aux nôtres en Europe et surtout en France, c'est tout simplement pour signaler qu'en tant que lien social, notre consensus PSE n'est pas le seul possible. Un autre exemple est aussi celui des sociétés traditionnelles (des pays non émergés et non émergents, si on veut) où le lien social a bien d'autres ressorts que notre consensus PSE et repose plutôt, par exemple, sur les croyances et pratiques religieuses et sur les histoires du clan et des familles, toutes idées qu'ont si bien décrites les ethnologues depuis plus d'un siècle.
2) Malgré tous ses bienfaits en conversation, malgré l'importante aide à la communication qu'il représente envers nos proches et même des inconnus, malgré le sentiment d'identité, d'appartenance et de compréhension mutuelle qu'il confère immédiatement à deux interlocuteurs qui en parlent, le consensus PSE ne peut laisser indifférent le psychologue par le caractère outrageusement dépressif de son contenu psychologique. L'idée que tout – ou presque – « va mal », « ne tourne pas rond » dans les domaines politique, social et économique, et encore plus peut-être l'idée que tout va « de plus en plus mal » a été décrite au siècle dernier, dans les plus nombreux détails possibles, par le grand psychologue Pierre Janet : elle appartient à la catégorie extrêmement commune des sentiments « de dévalorisation » ou de « péjoration ». Ces idées que toute chose est mauvaise et de plus en plus mauvaise sont caractéristiques de la première phase d'une dépression, ou encore, donc, du début de « déprime », encore appelée par Janet la « psychasténie », et elles s'abattent en priorité sur les gens qui ont des difficultés à agir, qui se sentent impuissants ou entravés dans leurs actions. Au plan psychologique il y a donc lieu de se demander si l'effet bénéfique de lien social du consensus PSE ne serait pas hélas contrecarré par son effet dépressif : il joue presque exactement le rôle d'une méthode Coué inversée, la plupart des gens se répétant sans cesse « tout va mal, tout va de plus en plus mal… ». C'est une question loin d'être anodine en France, premier pays au monde en nombre de dépressions et de consommation régulière de médicaments anxiolytiques et anti-dépresseurs.
3) Un aspect des plus irréductiblement fascinants du consensus PSE, quand vous en parlez à vos proches (et son véritable magnétisme vous amènera à coup sûr à en parler), est le suivant : plus une personne a fait sien cet ensemble de pensées consensuelles, plus elle a « réfléchi » à la question, en un mot plus le consensus PSE l'intéresse à titre personnel et lui produit une forte adhésion, une inébranlable conviction, alors plus cette personne se trouve, en même temps, persuadée d'être extrêmement originale et de posséder des idées trop rares et trop peu partagées ! Il y a là véritablement un miracle. Plus vous illustrez étroitement, dans toute sa splendeur, le consensus politique, économique et social très majoritairement partagé par la plus grande partie de la population, plus vous vous sentez… en marge, « précurseur », isolé dans vos « idées d'avant-garde ». La phrase préférée de ces grands convaincus est « tu verras, les gens vont y venir eux aussi », quoique certains, un peu plus modérés préfèrent dire « oh mais les gens commencent aussi à s'en rendre compte ». Il semblerait donc que plus une pensée consensuelle, très largement partagée, est profondément assimilée par un individu donné, plus elle lui semble au contraire isolée et originale. Il y a là probablement une analogie à cet autre consensus très largement partagé par la population, plus simple à étudier et celui-ci bien documenté par la recherche : la plupart des gens pensent que les autres gens conduisent leur voiture extrêmement mal, et – surtout – bien plus mal qu'eux-mêmes, ce qui n'est qu'une autre façon de formuler, comme pour le consensus PSE, que les gens n'ont pas encore « pris conscience » de conduire mal (sinon ils se corrigeraient), tandis que celui qui parle, lui, le « précurseur », a déjà conscience qu'il faut chercher à bien conduire. Il est difficile d'éviter l'intéressant rapprochement au phénomène exactement contraire : une grande partie des vrais découvreurs, des authentiques inventeurs, des grands novateurs en art, en technologie ou en politique, eux, clament souvent haut et fort qu'ils n'ont fait, modestement, que formuler ce que leurs prédécesseurs avaient déjà défriché avant eux, se refusant à eux-mêmes toute originalité…..
4) Je signalerai pour terminer un inconvénient du consensus PSE du point de vue sociétal. Comme j'ai cherché à le montrer, le consensus PSE n'a pas que des inconvénients : il constitue un formidable outil de lien social et donne de grandes satisfactions d'être « précurseurs » à ceux qui l'adoptent le plus étroitement. En outre il fascine le psychologue, ce qui est très avantageux (vous me direz les psychologues se passionnent aussi pour les assassinats, les viols et les démences psychotiques, ce qui n'est pas un indice évident de leur utilité sociale). Néanmoins il pose un réel problème de politique socio-culturelle à un grand et puissant pays comme le nôtre : est-il entièrement justifié que des masses entières de la population ne connaissent, comme seule et unique fenêtre sur le monde, que le strict discours des médias en tout et pour tout ? Parmi les adeptes du consensus PSE, il est plus qu'extrêmement rare de trouver une personne qui aurait lu un seul livre sur ces thèmes politiques, sociaux et économiques qu'il semble pourtant tellement affectionner. Parmi les adeptes du consensus PSE, on ne trouve pratiquement personne à avoir été consulter soi-même les statistiques à leurs sources, bien souvent disponibles sur les sites Internet d'organisations nationales et internationales. Bien que beaucoup de livres ne font que relayer le discours médiatique, inversement il n'y a que dans des livres qu'il soit possible de trouver un discours alternatif à la pensée consensuelle généralisée par les médias. Non seulement de nombreux livres fournissent les statistiques complètes si tragiquement amputées par les médias, les idées alternatives jamais exposées publiquement, mais un courant en plein essor, entièrement constitué d'anciens journalistes et patrons de presse, dénonce de plus en plus violemment l'aberration aussi coupable qu'extraordinaire dans laquelle s'est enfoncée notre système médiatique lui-même, entièrement voué maintenant à vendre de la catastrophe sur le dos de masses crédules, angoissées, impuissantes… mais fort disposées à payer pour tous ces produits para-informationnels. Quant aux statistiques à leurs vraies sources, elle présentent l'extrême avantage de détailler aussi bien les « problèmes » que les progrès, présentant – enfin – toute situation à parité objective entre le mieux et le moins bien : toute statistique sur « L'emploi en France », par exemple, exposera non seulement les suppressions de postes mais également les créations d'emploi… cette dernière partie est tellement systématiquement « oubliée » à la télé que la plupart de nos concitoyens ignorent tout simplement qu'en France il se détruit bien moins d'emplois qu'il ne s'en crée !! Eh oui ça semble totalement incroyable, n'est-ce pas ? Mais j'ai pris parti, ici, de laisser totalement de côté la critique des données objectives et chiffrées, véhiculées par le consensus PSE : toutes ses autres composantes livrent de telles incroyables surprises dès qu'on consulte les sources alternatives aux médias de masse.
En ce sens, et pour conclusion, ma dernière question « est-il justifié que le public n'ait que les médias comme source d'information » deviendrait bien plutôt : doit-on laisser les médias opérer une si outrageuse distorsion de la réalité dûment mesurée par les statistiques et expliquée par les experts dans leurs livres et rapports confidentiels, qu'ils dissimulent sciemment pour mieux vendre leur soigneuse sélection de catastrophes… ?

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